Cinéma d'émotions - Heures d'évasion - Echanges inspirés - Zapping critiquable . Livres (peu) aimés et Oeuvres inoubliables !...

19 avril 2014

LE JOURNAL INTIME DE BENJAMIN LORCA

d’Arnaud Cathrine
Roman - 190 pages
Editions Verticales - janvier 2010
Editions poche Folio - septembre 2011
Edouard se remémore le décès du jeune écrivain de 34 ans, Benjamin Lorca, il y a 15 ans. Plus que de s’en souvenir, il se rend même à une commémoration familiale. Il l’a bien connu, l'a édité, il l’a aimé même. 10 ans après le décès, donc 5 ans plus tôt (vous suivez ?) c’est Martin, son frère qui nous le conte à travers leur relation maladroite, insuffisante pour le cadet qui souffre de jalousie. 5 ans après le décès, donc 5 ans plus tôt (vous suivez toujours, n’est-ce-pas ?) c’est Ronan, son ami et collaborateur artistique qui évoque Benjamin, avec ses mots, avec ses souvenirs. Juste après le décès, donc 5 ans plus tôt, c’est au tour de Ninon, la fille avec qui il a entretenu une relation amoureuse intense et incomprise, qui exprime sa douleur, son manque, et sa grande réticence à ouvrir le fichier informatique qui comporte le journal intime du défunt.
Sur le papier, la structure du roman paraît alambiquée, complexe, le personnage de l’écrivain semble nébuleux, hautain. En réalité, le roman se lit d’une traite et sa construction fait preuve d’une grande intelligence, donc d’une grande clarté. On aime à découvrir le personnage disparu à travers les récits de l’entourage, mais on aime davantage à les découvrir, eux, les rôles secondaires, dans leurs relations avec Benjamin ou les uns avec les autres. 
Extrait :
"Comme un certain nombre de maladies mortelles qui ne manifestent leurs symptômes que lorsqu'il est trop tard, Benjamin connaissait sans doute l'évidence et pas si rare difficulté à vivre qui forge les êtres les plus résistants et coriaces, de ceux qui bataillent comme personne, font le plus proprement illusion et qu'on décrète par suite invincibles. A tort, bien sûr."
Par le personnage de Benjamin Lorca, l’auteur Arnaud Cathrine se penche sur la mort, sur le suicide, sur le mal-être larvé des personnes qui paraissent solides et indépendantes. Des combattants de la vie qui se heurtent à l’envie irrésistible de baisser les armes, une image de soi bien plus blafarde que celle reflétée par les autres. Est-ce par narcissisme qu’on peut être intéressé de savoir ce que deviendrait la vie sans nous ? De ce que deviendrait leurs vies tout seuls ?
Par les personnages de l’entourage de Benjamain Llorca, c’est un portrait familial et affectif qu’a fait l’auteur, en mettant en exergue les relations, les attentes, les rancoeurs, les décalages, les trahisons.
Un très beau roman, bien que hanté, bien que cruel, bien que troublant, bien que - bien sûr - riche d’éléments de vie propres à l’auteur.

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11 avril 2014

DES NOEUDS D'ACIER


de Sandrine Collette
Polar - 260 pages
Editions Denoël - janvier 2013
Editions Livre de Poche - janvier 2014
Grand Prix de la Littérature Policière - 2013
Théo sort de prison, enfin. Après dix-neuf mois passés sous la terreur, dans l'horreur. Enfin dehors. Mais ce qui l'attend sera bien pire que cette période carcérale. Alors qu'il n'a pour seule idée en tête de se venger de son frère, celui-là même qu'il a déjà mutilé, paralysé à vie, il va se précipiter dans la gueule d'un autre loup, dans un piège qui l'attend dans cette campagne reculée où il se réfugie pour souffler, logé chez la vieille, la serviable Mme Mignon. 
Le temps est d'une grande importance dans ce roman noir. Il s'étire, c'est parfois long, souvent même. Pourtant, à peine sorti de prison, le temps s'accélère pour Théo, une nouvelle vie, tant de choses à faire, appeler Lil, se retrouver, et se faire plaisir à passer voir son frère invalide à l'hôpital. Puis c'est l'imprévu, la fuite paranoïaque, et enfin la vie recluse dans ce fin fond de France, dans une ferme sordide mais qui a le mérite d'être cachée de tous, où personne ne connaît son identité ni son passé. Et pourtant, il a fallu que des hommes, plus fous et plus dégénérés que lui, des hommes inhumains, lui tombent dessus pour faire de lui un esclave qui connaîtra, durant de longs jours, de longues semaines, de longs mois, la torture, la maltraitance, la faim, le froid, la douleur, l'épuisement. La déchéance.
Extrait :
 "Nul besoin d'un miroir : mes doigts suffisent à me renvoyer une image terrifiante. Je ne suis plus qu'un reste d'humanité. Une entité qui ne pense qu'à manger, boire et dormir, à éviter les coups, et à se relever le lendemain. Les vieux avaient raison. Je ne vaux pas beaucoup plus qu'un chien. Je ne suis même pas affectueux. Je suis de la race de ces bêtes galeuses qu'on attache au bout d'une chaîne et que personne ne veut plus caresser. Ce que je suis devenu c'est aux vieux que je le dois. Toute ma souffrance et toute ma déchéance, ce sont eux qui les ont faites. J'espère de toutes mes forces qu'il existe quelque chose au delà qui pourra me venger. Au nom de la haine qui me sera restée jusqu'au bout, même sans force, et sans volonté. Un peu de justice.
"
Sandrine Collette parvient parfaitement bien à nous torturer par la durée des souffrances qui sont infligées à son personnage. Cela en devient insupportable, inconcevable. Une torture d'hommes à homme. Un homme esclave qui devient animal. Peu à peu sa parole devient inutile voire préjudiciable, son corps n'est que source d'efforts ou de souffrance, sa pitance lui est jetée sans ustensile, et l'auteur distille peu à peu de plus en plus de termes issus du champ lexical animal. Enfin, les aspects physiques gagnent une importance secondaire, c'est sur le plan psychologique que Théo peut espérer un salut hypothétique. La relation entre les deux tortionnaires, et entre chacun d'eux et Théo sera l'objet de toutes les attentions du lecteur, concentré sur les renversements des rapports de forces, sur les failles qui pourront éventuellement jouer en faveur de Théo.
Un roman noir court mais qui s'étire insoutenablement, qui donne froid dans le dos,

L'avis de Carine Boulay - Noirs Emois
L'avis de  Pauline Dumont - Brèves littéraires

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10 avril 2014

SCHRODER

d'Amity Gaige
Roman - mars 2014
Editions Belfond - 345 pages
Erik Kennedy a divorcé, et il se sent de plus en plus lésé par les décisions qui lui permettent de moins en moins voir sa fille. Et un jour, c'est plus fort que lui, l'envie d'une échappée, la culpabilité qui l'encourage à fuir, et la Justice qui le rattrape et l'inculpe pour enlèvement d'enfant, condamné à 25 ans. Alors, des années plus tard, il se lance dans l'écriture d'une si longue lettre, un texte adressé à son ex-femme, dans lequel il se dévoile. Lui, Erik Schroder de son vrai nom, ses origines est-allemandes cachées, son père et le réflexe de fuite qu'il lui a inculqué, son amour pour sa fille, ses maladresses, ses douleurs...
Rien de plus courant qu'un père divorcé qui souffre de voir peu son enfant, et de manière non prioritaire. Mais qui s'en soucie ? Des paternités ainsi contrariées, des histoires d'amour mal achevées, des rancoeurs et des injustices, c'est un excellent terreau pour des drames. Et quand le passé resurgit, quand comme pour Erik, les blessures d'enfance se rouvrent, on atteint facilement un point de confusion extrême, un emballement, un ras-le-bol dévastateur. 
Extrait :
"Entre chaque week-end de visite les semaines s'étiraient. Des jours mangés aux vers, mélancoliques, amplifiés, encadrés comme par des serre-livres par les samedis et dimanches où je pouvais profiter de sa présence. Puis venaient les week-ends sans elle. Le chagrin les rendait interminables. (...) lorsque ma fille arrivait enfin, à l'arrière de la Tahoe de son grand-père, la fatigue me tombait dessus. Je m'étais épuisé à l'attendre. Au bout du compte, le plus dur, quand on a été heureux à en mourir, c'est qu'au moment où votre vie se dégrade, on regrette de n'avoir jamais rien connu d'autre."
De ce roman, j'ai aimé le récit poignant, d'un homme perduvulnérable, en proie au doute et qui s'est enlisé dans un drame irréversible bien qu'à l'issue heureuse. J'ai aimé écouter l'histoire de cette échappée au delà des frontières des Etats-Unis, cette cavale d'un père et sa fille, toute en tension et en suspense. J'ai aimé qu'il se dévoile tout en narrant l'enchaînement de ces jours invraisemblables, ces jours victimes des conséquences d'un petit dérèglement, d'une soif de liberté, d'une soif de normalité. J'ai aimé lire à propos de la souffrance d'un père, lire sur l fragilité d'un homme qui aime, et qui fait face à la fragilité médicale de sa fille. Un père qui a ses failles, passées et présentes. 
J'ai moins aimé rester sur ma faim quant à l'instrospection psychologique du personnage principal, un être qui subsiste assez flou, flottant, mais envers qui on éprouve de l'empathie. J'ai moins aimé aussi certaines lourdeurs du texte, dues peut-être à sa traduction.
Un roman humainement touchant, tourmenté, captivant, mais malheureusement parfois un peu superficiel.  _____[Merci à Babélio !]

L'avis de Christine Marcandier - Médiapart
L'avis de la Livrophile - Conduite en état livresque

Schroder par Amity Gaige
Schroder
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01 avril 2014

BIENVENUE A TCHERNOBYL

Un tour du monde des lieux les plus pollués de la planète
d'Andrew Blackwell
Récit - 350 pages
Editions Flammarion - 2013
Andrew démarre un petit tour du monde des endroits que sans doute vous ne visiterez jamais tant ils traînent derrière eux une image déplorable, loin de celle des sites naturels : ce sont des sites très pollués, ou très dévastés. Sont-ils moins naturels pour autant ? L'Homme et son action ne font-ils pas partie de la Nature ? Andrew expérimente les balbutiements d'un nouveau tourisme, comme celui des Oil sands bus tour pour parcourir les mines de sable bitumineux de l'Alberta ; le musée de Tchernobyl et les tentatives de balade près de ses réacteurs ; une excursion texane à Port Arthur, lieu pollué du premier jaillissement pétrolifère qui se reconvertit, toujours autour de l'Or Noir ; un road trip en Chine en passant par Guiyu, au coeur du "recyclage" industriel et de la pollution aux métaux lourds issus de nos circuits intégrés, et la charbonneuse Linfen, ville la plus polluée du monde selon l'ordre alphabétique du classement de la Banque Mondiale ; une expédition scientifique à bord du Kaisei à la recherche du huitième continent, cette grande plaque de déchets en plein Océan Pacifique ; une enquête sur le ralentissement de la déforestation de l'Amazonie à Santarém au profit d'immenses cultures de soja ; avant de plonger dans un affluent du Gange, une rivière sacrée composée d'excréments, en Inde... 
Une lecture pour un dépaysement, un petit voyage assis, vivre de nouvelles émotions, ressentir les odeurs, percevoir les couleurs, les chaleurs, le brouhaha... Tout y est, c'est un récit de voyage, un carnet de route, et beaucoup plus. Andrew Blackwell a le grand mérite de nous faire participer à ses aventures, à nous expliquer les enjeux géographiques et écologiques des phénomènes qu'il approche, à faire un travail d'analyse à partir de ce qu'il voit et ce qu'il apprend, en tentant d'être le plus objectif possible, sans être manichéiste ou facilement accusateur. Il pose un regard avec une conscience écologique naturelle et raconte avec humour ses péripéties.
Extrait :
"Il y a des années, j'ai passé six mois en Inde. J'ai visité là-bas un nombre incroyable de sites touristiques - des villages traditionnels perdus au fond du Rajasthan jusqu'au sanctuaire couvert de dorures d'un monastère bouddhiste, perché telle une citadelle sur les flancs de l'Himalaya. J'ai vu les pêcheurs du coin sortir de la mer d'Arabie des filets remplis de poissons frétillants, et les vendre directement sur la plage. J'ai contemplé des sculptures sacrées dans des temples jaïns millénaires. 
Vous voyez ce que je veux dire. Les clichés habituels. 
Et puis, il y a eu Kanpur. A qui le gouvernement central venait de décerner le titre de "ville la plus polluée du pays" - ce qui n'est pas rien dans un pays comme l'Inde. Ce n'était pas une destination facile. A dire vrai, en dehors de l'Inde, rares sont les gens qui ont entendu parler de Kanpur. Même certains Indiens doivent y réfléchir à deux fois. Mais je voyageais en compagnie d'une écolo, et les écolos ont parfois des priorités touristiques assez bizarres."
"Même ce qui est contre nature appartient à la nature." disait Georg Christoph Tobler. Alors notre regard change, chaque lieu pollué a sa propre histoire, sa propre évolution. Tchernobyl serait devenu la plus grande réserve naturelle d'Ukraine, voire d'Europe. La déforestation autour de Santarém aurait bien ralenti, menacée de lourdes sanction pour les propriétaires terriens. Mais d'autres lieux encore méconnus souffrent d'une lourde pollution progressive, bien loin des circuits touristiques.
La lecture de ce livre est fort intéressante, un documentaire écrit, un document rare, une aventure polluée à laquelle on aurait tort de tourner le dos.

L'avis de Viviane Thivent - Le Monde Sciences
Les photos de voyage de l'auteur - Visit Sunny Tchernobyl

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31 mars 2014

LA VERIDIQUE HISTOIRE DES COMPTEURS A AIR

de Jacques-Armand Cardon
Bande dessinée - 160 pages
Editions Courtilles - 1973
Editions Les Cahiers Dessinés - février 2012





Vous connaissez les compteurs à gaz, les compteurs électriques, et puis bien sûr les compteurs à air... Depuis plusieurs années déjà, tout le monde a son compteur à air greffé dans le haut du dos, ce qui nous conduit ainsi à nous déplacer un peu courbé sous le poids du dispositif, caché sous les vêtements qui se sont tous adaptés à cette nouvelle proéminence exogène. Selon que vous êtes nanti ou non, vous respirez plus ou moins (attention, ne pas trop rire ni courir, rester calme pour dépenser le moins, les contrôleurs viennent vérifier les compteurs, et davantage en cas de doute de fraude) et vous profitez d'un air plus ou moins pollué (les logements autour des usines à gaz ne valent rien, l'air est si vicié, alors on s'y rue, tandis que pour respirer l'air des beaux quartiers arborés, il vaut mieux économiser à l'avance). Tout cela vous le savez, vous connaissez alors la véridique histoire des compteurs à air...

On paie l'eau que nous buvons, pourquoi ne paierait-on pas l'air que nous respirons ? Cela vous fait rire ? Cet album est une vraie perle, une fiction d'anticipation écologique qui fait froid dans le dos (c'est le cas de le dire...). Les dessins à la pointe de Cardon que l'on connaît depuis fort longtemps par ses caricatures satiriques dans le Canard Enchaîné, sont d'une froideur et d'un vide effroyables. Alors que les espaces surdimensionnés devraient nous donner à respirer, on étouffe, à cause de ces satanés compteurs, derrière cet enfant narrateur qui ne respire pas la grande forme, obligé de se limiter au moindre effort, chanceux encore de n'avoir pas un compteur avec minuterie... Appliqué à ce parti pris, l'auteur pousse loin l'exercice, avec un humour grinçant et une noirceur absurde. Mais c'est justement inquiétant parce que ce n'est pas si absurde que ça.

A lire absolument.

L'avis de Jessie Bi - Du9
L'avis de Mikaël Demets - L'accoudoir
L'avis de Chocogirl - Le grenier à livres

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28 mars 2014

HER

de Spike Jonze
Drame - 2h
Sortie salles France - 19 mars 2014
avec Joaquin Phoenix, Amy Adams, la voix de Scarlett Johansson...
Oscar du meilleur scenario
Theodore est seul depuis son divorce. Il bosse à écrire des lettres pseudo manuscrites pour des clients qui ont des choses à déclarer à leurs proches sans savoir ou pouvoir le faire. Et puis il rentre chez lui, seul, entouré de compagnies numériques (ordinateur, smartphone greffé à l'oreille, animal de compagnie sur hologramme....) Un jour, il installe un nouveau système d'exploitation, un OS un peu révolutionnaire puisqu'il établit de très grandes interactions avec son utilisateur. Theodore choisit une voix féminine, et l'installation est lancée. La voix s'appellera Samantha, elle l'accompagnera du matin au soir via son smartphone, elle connaîtra son quotidien via la webcam du téléphone, elle le conseillera, elle le consolera, elle comblera tous les vides de sa vie. Mais les OS ne sont pas des êtres matériels...
C'est un délicieux film de légère anticipation. On y est presque mais ça nous paraît encore un peu démentiel. On passe un excellent moment à écouter les dialogues entre Theodore et Samantha, entre celui qui parcourt la ville de Los Angeles, ses plages, ou les forêts enneigées, la webcam de son smartphone dirigée toujours devant lui pour en faire profiter cet OS si curieux, avide de connaissance, heureux du partage. C'est la naissance d'un amour de Theodore pour une compagnie virtuelle réellement agréable, intelligente, sensuelle, disponible, tout en sachant ne pas être envahissante. Toujours à côté sans être réellement là. Peu à peu le visage de Theodore se détend, il retrouve le sourire béat en planant dans les rues, relié à son OS, il s'endort paisiblement le soir, l'OS dans le smartphone posé sur sa table de nuit.



Ca prend des allures de romance de science fiction, mais bientôt, l'inquiétude perce et on s'interroge. La dépendance est là, elle est difficile à admettre, mais il n'y a qu'à voir la panique de Theodore quand l'OS entreprend une mise à jour - se rend indisponible - sans l'en avertir. Quand l'OS fait des rêves d'anthropomorphisme. On repense à l'excellente série 100% Real Human d'Arte : la cohabitation homme/robot peut devenir périlleuse. Ici le robot est dématérialisé, mais son potentiel "intellectuel" est surpuissant grâce à sa mémoire quasi illimitée. Il arrive aussi à vouloir et pouvoir éprouver des sentiments, cela lui donne une nouvelle naissance, de nouveaux désirs, de nouveaux besoins. Et qui pour mieux le comprendre qu'un autre robot similaire, ou qu'un autre OS. On se heurte aux désillusions fatidiques lorsque l'OS confie à Theodore qu'il entretient des relations avec 841 autres personnes, simultanément. L'humain n'est pas encore prêt à renoncer à ce point à l'exclusivité d'une relation, à regarder l'autre en sachant qu'il est en train de parler exclusivement à sa propre personne.


Il y a aussi une mise en abîme de la manipulation : l'OS s'insinue dans la vie intime de Theodore, quand Theodore lui écrit des lettres en trompant leurs destinataires... pour leur bonheur toujours. J'ai beaucoup aimé ce film, le jeu intellectuel à faire pour s'approprier cette anticipation, cet exercice d'histoire futuriste. On l'apprécie avec humour, avec logique, puis avec crainte. Délicieusement troublant.

"Voix sans corps", une déception - Critikat.com
L'avis de Boustoune - Anglesdevue

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27 mars 2014

Mes [DVD]s de l'hiver 2013-2014


Des coups de coeur, des visionnages agréables et de belles déceptions, ont été le lot de cette saison DVDesque (oui, je sais, plus personne ne regarde de DVD....)

.......LES COUPS DE COEUR :


L'APOLLONIDE SOUVENIRS DE LA MAISON CLOSE
de Bertrand Bonello
Sortie salles France - septembre 2011

Un très beau film, mêlant avec risque la volupté sensuelle et la douleur des blessures physiques. Comme un documentaire d'immersion, un huis-clos tout en taffetas, tout en étoffes brillantes et velours, tout en dentelles légères. Mais derrière tout ça, des destins de femmes, des drames, et la résonance des anciens films de Bertrand Bonello, notamment Tiresia mais aussi De la guerre. Un réalisateur hanté par l'amour à mort, par la défiguration diabolique. Décidément un réalisateur qui me marque.

BEAUTIFUL THING
de Hettie MacDonald
Sortie salles France - août 1996

Un film très frais sur l'homosexualité de deux gens garçons, dans un contexte social très marqué (cité pauvre de banlieue britannique, voisinage bruyant, violent, drogué, solidaire parfois), avec beaucoup d'humour, de pudeur, de sensibilité. Le parcours de la mère, magnifiquement jouée par Linda Henry, se révèle très important, passant de la détresse à la grande fierté. Du baume au coeur, une respiration contre les préjugés qui enferment. Parce que partout l'amour est une beautiful thing...

BILLIE HOLIDAY - LADY DAY
de Philippe Koechlin
1995

Très émouvant documentaire autour de la vie artistique et personnelle de la grande chanteuse, voix des plus émouvantes, éteinte à 44 ans après un parcours sombre et douloureux.
Avec les témoignages de Dee Dee Bridgewater, Marc Edouard Nabe, Herman Leonard...

BIRD
de Clint Eastwood
Sortie salles France - juillet 2011

Autre DVD biographique musical, avec le grand Forest Whitaker et l'excellente Diane Verona. Plongée dans la vie de Charlie Parker, Bird, mort à 34 ans quand les médecins lui en donnaient 65. L'histoire d'une vie d'artiste incertaine, d'une vie conjugale douloureuse, d'une vie de junkie. Le jazz lumineusement dépressif.







UNE HISTOIRE D'AMOUR
d'Hélène Filières
Sortie salles France - janvier 2013

Adaptation du roman de Régis Jauffret "Sévère" lui-même interprétation du fait divers de l'assassinat du banquier Edouard Stern par sa maîtresse en 2005. Film autour d'une relation sexuelle "déviante", autour de l'amour qui se heurte à la manipulation, la perversité, la mort. Et le décor, un personnage à part entière : des lieux aseptisés, des baraques immenses et épurées, contemporaines, froides, vides, hygiéniques. Le décor contraste avec la torture de ces deux esprits et réussit à créer un fort sentiment d'enfermement, d'étouffement, comme si nous étions dans un huis clos.
On applaudit le casting : Benoît Poelvoorde très brillant, en étant si sombre, Laetitia Casta magnétique, fabuleuse, Richard Bohringer torturé et apaisant, si grave. Et même Reda Kateb, aux yeux si brillants dans cet avion.
Dans les bonus du DVD, interview intéressante de la réalisatrice et de Régis Jauffret.



LES CORPS IMPATIENTS
de Xavier Gianolli
Sortie salles France - avril 2003

Un film sans concession sur la maladie s'abattant sur un jeune couple. Premier rôle - et quel rôle ! son meilleur ? - pour Laura Smet.
Dans les bonus, le court métrage palme d'or Festival de Cannes 1998 "L'INTERVIEW" avec Mathieu Amalric et... Ava Gardner...




BEFORE SUNSET
de Richard Linklater
Sortie salles France - mars 2005

Que c'est beau ! Une romance palpitante et tremblante, une rencontre "par hasard", 9 ans après une fougueuse passion. Un homme marié et père, une fille instable, leur complicité intacte, l'attraction inévitable mais à éviter, des dialogues ininterrompus, pour une balade à Paris au soleil couchant, filmé en temps réel. Ethan Hawke est incroyable de sensibilité.

BEFORE MIDNIGHT
de Richard Linklater
Sortie salles France - juin 2013

8 ans plus tard, ils sont ensemble, et bien même ! Mariés avec leurs enfants... Une vie a passé ! Pendant ces vacances en Grèce, un temps de répit, pour partager son histoire avec les amis, pour se retrouver aussi une soirée tous les deux. Et gratter tout ce qui peut gêner. Au risque de tout briser... Une journée qui s'étire, le temps suspendu, et puis les basculements, les oscillations, les revirements. Bravo ! Pas vu le 1e opus AFTER SUNSET.... On le garde pour le dessert même si c'est l'entrée ;-)


.... LES VISIONNAGES AGREABLES, SANS BEAUCOUP PLUS :



PARLEZ MOI DE VOUS
de Pierre Pinaud
Sortie salles France - janvier 2012

Avec Karin Viard, un personnage de la radio nocturne, un personnage qui nous rappelle Macha Béranger. Une vie professionnelle dédiée à la radio. Une vie personnelle dédiée aux remords, et l'ombre d'une mère à poursuivre. Un très beau court métrage muet en noir et blanc dans les bonus : Les miettes, métaphore de la précarité, de la délocalisation, à voir ici...




YUKI ET NINA
de Nobuhiro Sawa et Hippolyte Girardot
Sortie salles France - décembre 2009

Une fable, une respiration, une récréation. Les vacances d'été et l'angoisse du départ de Yuki avec sa mère pour le Japon, car ses parents se séparent. L'enfance et ses inquiétudes, ses rêves, ses jeux, ses amitiés.






LOST HIGHWAY
de David Lynch
Sortie salles France

Esthétique, ambiance froide puis déjantée, scenario insaisissable.









LE SKYLAB
de Julie Delpy
Sortie salles France - octobre 2011

Un beau moment foutraque en famille lors d'un été en Bretagne. Des scènes très familières, très réalistes, un point de vue de l'enfant, le regard juste..








BELLEVILLE-TOKYO
d'Elise Girard
Sortie salles France - juin 2011

Avec Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm que l'on voit évoluer dans l'histoire d'une rupture amoureuse. Le film démarre par une scène de rupture sur le quai d'une gare, mais ce n'est que le début. Car une rupture, souvent, ça s'étire dans le temps, c'est pas aussi simple et expéditif, surtout lorsqu'une grossesse est en cours. Des scènes filmées avec poésie et réalisme, en donnant son importance aux métiers peu connus du cinéma : les exploitants d'une petite salle de cinéma parisienne et, à l'opposé, le critique cinématographique.


THE TREE OF LIFE
de Terrence Malik
Sortie salles France - mai 2011
Palme d'Or - Cannes 2011

Des images magnifiques, un travail esthétique de haut vol pour une image souvent lissée, sublimée, solaire. La sublimation de l'amour familial, la mise en exergue des douleurs de l'enfance, douleur d'injustice, douleur d'amour paternel maladroit. Et puis il y a sûrement plus dans ce qu'a voulu faire passer Terrence Malik, mais c'est passé à côté de moi....





MÊME LA PLUIE
d'Iciar Bollain
Sortie salles France - janvier 2011

Une prise de conscience (un peu idéalisée, celle de Gabriel Garcia Bernal) et un combat acharné (celui de l'indigène pour qui le péril industriel est gravissime). Lutte écologique, éco-terrorisme, colonisation industrielle.


......LES BELLES DECEPTIONS :


JE NE SUIS PAS LA POUR ÊTRE AIME
de Stéphane Brizé
Sortie salles France - octobre 2005

Mais quel ennui... C'est triste, c'est monotone. La solitude puis l'amour incompris. Une histoire d'amour à sens unique, une relation ambigüe, un monsieur bougon renfermé qui se découvre des sentiments. Classique et pas très envoûtant... Bof.





THE BLING RING
de Sofia Coppola
Sortie salles France - juin 2013

Film rythmé, séquences vitaminées, jeunesse hystérique avide de reconnaissance par le textile, de brillance par les accessoires, de satisfaction par l'argent. Ils traquent les emplois du temps des stars, profitant de leurs absences pour s'introduire dans leurs luxueuses demeures, et se servir. Un fait divers porté à l'écran, qui met en lumière une jeunesse anti système et pro consommation.


AMOUR ET TURBULENCES
d'Alexandre Castagnetti
Sortie salles France - avril 2013

Film à l'image de son actrice Ludivine Sagnier, maniéré, mais creux. Incompréhensible de savoir Nicolas Bedos embarqué là-dedans, on lui sait quand même plus de talent - d'écriture et d'interprétation.






DO NOT DISTURB
d'Yvan Attal
Sortie salles France - octobre 2012

Dommage, d'aussi bons acteurs pour un film sans ambition, une pantalonnade creuse, une pseudo réflexion sur l'orientation sexuelle.







LA CAGE DOREE
de Ruben Alves
Sortie salles France - avril 2013

Un joli film sur l'envie de renaissance d'un couple besogneux. Contexte social, nouvelle orientation de vie pour la retraite, famille. Et le Portugal. Mais le film reste un peu caricatural, pour lui donner vraisemblablement un côté comique, mais ça ne marche pas forcément !

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24 mars 2014

APPELLE MOI FERDINAND

de Durieux, Bourhis et Conty
Bande dessinée - 60 pages
Editions Futuropolis - août 2009
Oscar est un homme très raisonnable, un père de famille un peu résigné, un employé discret. Mais depuis qu'il a appris l'existence de son cancer, il se laisse aller à ses envies, à ses soifs de libertés, à ses dernières chances de découvrir. Sans peur de l'affrontement, il ose. Ose s'affirmer face à sa femme qui le trompe depuis longtemps, face à son père qui le rabaisse depuis toujours, face à tous.
Bande dessinée douce amère sur une fin de vie consciente. Un thème - malheureusement - de plus en plus courant dans nos vies contemporaines : celui de la maladie qui libère de nombreuses contraintes sociales alors même qu'elle condamne l'avenir physique.
Le passé et le présent s'enchevêtrent, la vie quotidienne d'Oscar avec son entourage et les changements de cap qu'il y introduit se mêlent aussi. Son regard dur mais inoffensif est avec nous en étant ailleurs. Sa douleur émerge, sa douceur est éternelle. Le trait simple contraste assez avec l'enfer que vit notre personnage, tout en acceptant sa condition. 
La lecture m'a rappelée un peu celle des Honnêtes gens de Durieux et Gibrat ; c'était pas le cancer c'était le chômage, et la même soif de liberté.

Lire les 8 premières planches - BdGest
L'avis de Mango - Liratouvaz

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17 mars 2014

LA DISPARITION DE RICHARD TAYLOR

d'Arnaud Cathrine
Roman - 200 pages
Editions Verticales - janvier 2007
Editions poche Folio - mai 2008
Richard Taylor a disparu. Voilà des jours qu'il est absent, qu'il ne rentre pas auprès de sa femme et sa fille. Que lui est-il passé par la tête ? L'usure du temps ? du couple ? du quotidien ? L'appel d'un nouvel amour ? Le déclic provoqué par la nouvelle voisine ?
Grâce à Décapage#49, je me lance et enfin je découvre la littérature d'Arnaud Cathrine. Jolie écriture, de la vitesse, un peu de spleen, du fluide. L'absence du personnage principal se retrouve sur la forme puisque seules les autres (la sphère féminine uniquement) l'évoquent : sa femme, sa mère, sa soeur, son amie, celle qui va croiser sa route... Cela permet d'édifier par facettes cet homme, sa décision, ses intentions, son état psychologique sur le coup mais aussi plus tard, des années plus tard, grâce à celles qui l'auraient recroisé. Jusqu'à ce que la boucle soit bouclée. Le temps s'étire donc, l'absence est intemporelle, mais on est suspendu aux récits des femmes-satellites, on construit l'absent, on mesure les blessures provoquées, on palpe le manque qu'il suscite, et les rancoeurs, et les drames. Car sous cette petite musique mélancolique se cache tragédie et désolation. L'irrémédiable.
Extrait :
"Peut-être même que je l'aimais déjà tout court. Le corps et la tête. Lui tout entier. Puisque tout vient avec, une fois la brèche ouverte."
J'ai beaucoup aimé cette lecture.

Les 10 premières pages du roman
L'avis de Lisa - A son humble avis

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14 mars 2014

LA LIGNE DROITE

de Yohan Hubert et Marie Caillou
Bande dessinée - 120 pages
Editions Glénat - septembre 2013
Hadrien est un ado mal dans sa peau. Il faut dire qu'il n'est pas gâté entre une mère pénible le surprotégeant et des camarades de classe brutaux et moqueurs. Mais bon, faut faire avec, comme lorsqu'on s'amuse à vous faire tomber pendant le cours de sport. Contre toute attente, Hadrien, toujours désillusionné, va se laisser approcher par Jérémie, autre garçon de sa classe, et même plus parce qu'affinités. Au grand dam de la petite amie de ce dernier, et du directeur du lycée catho.
Cette petite bande dessinée, avec son format à l'italienne et ses couleurs sophistiquées, ne manque pas d'intérêt. 

Les décors sont épurés, Hadrien vit au fin fond de la Bretagne, mais il pourrait tout aussi bien s'agir de l'Amérique profonde, le design étant soigné, les couleurs très tranchées qui impersonnalisent les lieux, la typo des textes aussi. Après s'être familiarisé avec ces ambiances et cette esthétique, on éprouve une profonde sympathie pour ce jeune solitaire très brillant mais menacé d'une forte misanthropie. Et puis cette histoire d'homosexualité adolescente, amenant son lot d'espoirs heureux puis de déceptions cinglantes, résonne avec une grande justesse, celle qui fait mesurer l'injustice.
Un album au graphisme magnifique et au récit intime sans concession.

L'avis de Faelys - Petites madeleines
L'avis de Flora - Les 8 plumes

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13 mars 2014

MAUVAIS GENRE


de Chloé Cruchaudet
Bande dessinée - 160 pages
Editions Delcourt - septembre 2013
Paul et Louise s’aiment, mais c’est la guerre. Malgré sa montée en grade dans l’armée, Paul ne supporte plus l’exil forcé et les atrocités militaires, alors il déserte et retrouve sa dulcinée. La désertion est passible de lourdes peines, elors il reste cloîtré dans une chambre d’hôtel qu’ils ont pris à deux. Un nouvel enfermement qu’il ne supporte pas mieux. Alors, une solution : sortir, mais travesti en femme, manteau, chapeau, coupe de cheveux, maquillage, le tour est joué. Une nouvelle vie qu’il aime plus que prévue, une ambigüité qu’il cultive, une liberté sexuelle qu’il se permet, jusqu’à mettre en péril sa vie de couple...
Inspiré d’une histoire vraie, voilà encore un album d’intérêt pédagogique, un récit méconnu qu’on redécouvre à l’époque du débat passionné sur l’importance du genre... Chloé Cruchaudet s’est appliquée à recréer un contexte historique, à se pencher sur les faits réels. Ses personnages lissés, surlignés de traits noirs, à la chair froide mais épaisse, nous paraissent d'abord lointains puis plus familiers. Car leur histoire nous touche, ils deviennent crédibles malgré leurs contradictions, leurs excès, leurs doutes.
On lit cet album comme une histoire singulière dans cette foutue guerre, mais aussi comme la conséquence du pouvoir de destruction universel que possède cet épisode douloureux de l'histoire, qui a su briser tant de famille, de manière directe ou indirecte, de façon immédiate ou retardée... 
Et puis il y a ce cheminement d'un personnage à la lisière des deux genres, équilibre conscient, équilibre naturel.

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10 mars 2014

CHRONIQUES DE LA NECROPOLE

de Golo et Dibou
Bande dessinée - mai 2011
Editions Futuropolis - 200 pages
Dibou laisse derrière elle sa vie de parisienne au boulot bien payé pour rejoindre Golo, un Français expatrié de longue date, en Egypte, près de Louxor, dans le petit village de Gournah. Et s'y installer pour de bon. Elle redémarre une nouvelle vie, se consacre à ses passions artistiques pour mettre en valeur les tissus locaux : elle coud des tenues, sculpte de petits objets, et très vite ouvre des atelier pour enfant (dessin, peinture, couture....) et une galerie de vente de ces artisanats, pour se démarquer des souvenirs touristiques habituels. Car le tourisme n'est pas loin, il est même à portée de main, les cars pour Louxor passent par Gournah, les hordes de touristes parfois, et malheureusement aussi les rejets plus polluants...
Chroniques de la Nécropole évoque la vie et la mort d'un petit village aux pieds des monuments incontournables de Louxor, du temple d'Hatchepsout. Un village où vit un peuple mis au ban de la société égyptienne, dans des conditions spartiates, dont les enfants ont développé l'art de soudoyer le touriste. Dibou et Golo vont s'employer à ce qu'ils développent d'autres choses, d'autres épanouissements, d'autres connaissances. Peu à peu, au fil des années, le couple bâtit de nombreux projets, cherchant à valoriser la jeunesse, la vie et l'avenir de ce village, trouvant des débouchés en Europe pour la vente des oeuvres manufacturées, se construisant une maison, puis un atelier pour les enfants. Ils aiment ce lieu (balades matinales quotidiennes dans la montagne) et les gens qui l'habitent, même si on ne peut pas toujours faire confiance aux personnes de confiance.


C'est le récit de personnes sincères qui se prennent d'amour pour un pays et un témoignage consternant du sacrifice possible d'un village au profit du tourisme de masse, même quand celui-ci fluctue au gré des attentats. Les dessins très colorés, très vivants, soulignent bien souvent l'humour des situations et la joie de vivre de la majorité. Et puis, les photos font basculer l'ouvrage dans un carnet de voyage très réaliste où les regards des enfants semblent retentir de leurs rires.

L'avis de Pascale - Mot à Mot
Dossier presse - dibou.fr

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07 mars 2014

DECAPAGE #49

Revue paraissant 3 fois par an
Editions Flammarion - hiver-printemps 2014
Parution 6 mars 2014
Jeune revue littéraire des éditions Flammarion qui en est déjà à son 49e numéro en ces temps difficiles pour la presse française. Où des écrivains écrivent sur d'autres écrivains. Des livres dans un livre, une revue qui fait lire, qui donne à lire, qui suscite l'envie de lire davantage, et qui est un formidable terrain pour de jeunes auteurs fertiles, peu connus, inconnus de moi - jusqu'ici.
Une fois n'est pas coutume, c'est une revue que je reçois de la part de Babélio. Un décapage donc, un décapage de neurones, un moment de distraction littéraire, de "chroniques décapantes, rencontres inattendues et autres bonnes nouvelles" dixit la une. Alors ça commence, première prise en main : bonne surprise car l'objet est maniable, au format A5 voyageur, poids plume, sans papier glacé lourdissime.
Dans ce numéro 49, on démarre avec le journal d'un écrivain, Bernard Quirigny, qui a écrit sur un mois autour de ses déplacements, de sa vie d'auteur, de ses réactions sur l'actualité. Agréable sans plus. Le voyage continue avec un hommage à Christian Gailly (ouf ! un auteur dont j'ai déjà lu un livre et même deux !), un hommage multiple par Jean Echenoz, Laurent Mauvignier et autres publiés chez la même maison des Editions de Minuit. C'est touchant, ça nous dessine un homme discret, ça résonne en moi comme un rappel : d'urgence, continuer à savourer cet auteur que j'ai trop peu lu, puisque sa mort ne l'empêche pas. Plus loin, on change de ton avec l'interview imaginaire de Paul Léautaud, une conversation anachronique inattendue montée de toutes pièces - sauf les réponses qui sont de vraies extraits - avec un écrivain légèrement misanthrope - un de plus à découvrir... Ensuite Thomas Vinau nous donne envie de lire un autre poète, le facteur Jules Mougin ; puis on lit une quatrième de couverture sous forme de dialogue BD ; Vincent Delecroix nous offre un intermède bienvenu avec une petite vulgarisation de la philosophie sous la forme d'un texte à mettre dans la bouche de Kierkegaard mourant : qui est-elle, cette elle dont il parle ? Un texte vibrant d'un homme à l'agonie qui salue, déçu, le monde des hommes qui le laissent incompris, et n'attend plus que sa visite à "elle", personne mystère ou métaphore de la pensée ?
Après 3 pages autour de la place des appartements dans les livres de Christian Oster et une page de pseudo questionnaire à la Prévert à Laurent Graff, on plonge dans la thématique choisie pour ce numéro : les oeuvres qu'on a honte d'aimer. On lira donc des auteurs parler de France Gall, Léonce Bourliaguet, Fred... (Beigbeder ?), Patrick Bruel, Louis de Funès, Harlan Coben, L.-F. Céline, Duran Duran, Oui-oui et la gomme magique, et même Lunatic. C'est éclectique, divertissant et décomplexant.

Ensuite, grand honneur, on est invité chez Arnaud Cathrine. Honneur d'autant plus grand qu'il m'est fait alors que je ne connais rien de ce dernier, ni sa vie ni son oeuvre, pas même un bouquin. Et je crois que je passe à côté de quelquechose car chez lui j'aime bien l'ambiance, les étagères qu'il nous présente, son ordi rescapé mais pas remplacé, son amour pour la Normandie et le Luberon (attention, pas d'accent aigü pour Luberon, vous risquez de vous faire taxer de parigots ! et en même temps....), ses amours littéraires, ses vieilles pages de cahier.

Et puis, pour finir, impossible de déroger à la règle de la nouvelle, nous en avons donc cinq au menu. "Roy Orbison emballé dans du film alimentaire" est vraiment très décevante. Du coup, on apprécie d'autant plus celles qui suivent : un rendez-vous galant au centre de Paris où il est question des jours de la semaine, puis une fable de la crise, joliment tournée, quand les vieilles poupées se font réparer voire recyclées en prothèses humaines (écrite par Bruce Bégout, ma préférée), puis un instant loufoque et grave où l'"abondance de bien nuit parfois", drame d'un célibataire endurci qui gagne un an de colis de viande format famille, et enfin "Le chat du bord de mer" par Alice Zeniter, désespérée mais coquine.

Je garde de Décapage l'idée d'une revue ouvreuse d'appétit livresque, que l'on parcourt nonchalamment, avec des lectures plus ou moins captivantes, mais qui indéniablement esquissent des pistes, suggèrent des découvertes (Sweet Home d'Arnaud Cathrine, Mal de coeur de Jules Mougin (trouvable ?), Un soir au club de Christian Gailly...), ouvrent des chemins littéraires... en plus d'avoir livré de belles heures à bouquiner, jusque dans le jardin !
_______[merci à Babélio !]
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05 mars 2014

EN MER


de Toine Heijmans
Roman - 150 pages
Editions Christian Bourgois - août 2013
Prix Médicis Etranger - 2013
Donald a pris un congé sabbatique pour naviguer trois mer en mer du Nord. Proche du retour, il a envie que sa fille Maria, 7 ans, le rejoigne pour les dernières quarante-huit heures, entre Thyborøn au Danemark et Harlingen aux Pays-Bas. Son épouse fut assez réticente mais finalement, sa fille est à bord avec lui, très vive, observatrice, intransigeante, et si jeune pourtant encore. Sa fierté de père déborde, son énergie aussi malgré le sommeil qui manque après avoir enchaîné des quarts et la mer qui se fait de plus en plus remuante. Et ça le fait paniquer, de voir ces vagues en pleine nuit en sachant sa fille si proche qui dort dans la cabine ouverte. La tempête éclate et il ne trouve plus Maria....
Dès l'ouverture du livre, les phrases courtes, rythmées, cinglantes, captent l'attention et on se retrouve embarqué en mer sans plus pouvoir rejoindre facilement la terre ferme. L'escale à Thyborøn s'effectue, Maria à bord du petit bateau à voir, pour le père c'est un autre voyage, tant attendu, tant espéré, celui avec sa fille à ses côtés. Il l'avait tant imaginé, tant rêvé, c'est une occasion rare qu'ils soient seuls au monde tous les deux, sa fille en pleine santé et lui à la manoeuvre pour accomplir son but et rentrer à bon port en temps et en heure, auprès de son épouse qui s'inquiète. Mais là, il ne trouve plus sa fille et l'aube ne vient pas. Alors l'auteur marque comme une diabolique pause, et via les pensées de ce père en détresse, remonte le fils des jours, nous fait vivre un flash-back éprouvant sans perdre de vue que Donald est en détresse, que ces gestes et ses pensées sont affectées par son immense fatigue et son angoisse à l'idée de rentrer sans son enfant. Alors que cette étape aurait dû être si douce.
Extrait : 
"Je me suis mis à chérir la solitude. Les nuits, les lumières, les heures froides entre minuit et quatre heures du matin. Le second quart. Le quart du chien. Les mouillages dans les baies sans aucun autre navire. Les conversations avec moi-même et avec mon voilier. Je perdais de vue le reste de ma vie. D'abord le bureau, et les choses qui comptaient là-bas..."
Le lecteur sera surpris. L'auteur a réussi son coup. Comme ce navigateur du dimanche, notre fatigue nerveuse ne nous laisse plus distinguer la réalité des pensées générées par le délire. Ce n'est qu'à l'issue du roman que l'on découvre notre grande confusion qu'on n'osait plus espérer. 
Extrait :
"A bord d'un bateau, le capitaine est seul. C'est une personne solitaire. Les capitaines ne peuvent pas prendre de mauvaises décisions, mais ils le font tout de même. Je me disais : entre un père et un capitaine, il n'y a guère de différence."
Ce récit d'introspection est une réussite, il parle de beaucoup de choses derrière ce suspense romanesque : de l'angoisse parentale, de l'affectation du raisonnement par l'épuisement, du délire, du comportement humain en situation de détresse, de la soif de solitude et d'échappée au réel.
Ca peut rappeler une angoisse de lecture comme celle de Bord de Mer de Véronique Olmi, de la mer aussi, des enfants. Ici, on n'est pas au bord de la mer, mais en plein dedans.

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