Cinéma d'émotions - Heures d'évasion - Echanges inspirés - Zapping critiquable . Livres (peu) aimés et Oeuvres inoubliables !...

13 mai 2008

DEUX JOURS A TUER

de Jean Becker
d'après le roman éponyme de François d'Epenoux
Drame - 1h25
Sortie France 30 avril 2008
avec Albert Dupontel, Marie-Josée Croze, Pierre Vaneck, ...
Antoine a changé d'un seul coup : cadre au service marketing d'un grand groupe agroalimentaire, il démissionne soudainement avouant son ennui et son désintéressement à travailler pour faire manger l'immangeable. Marié et père de deux enfants, il envoie balader tout son entourage venu lui fêter son quarante-deuxième anniversaire. Que lui arrive-t-il ? On l'a vu la veille attablé en ville en charmante compagnie : une ravissante jeune femme qui serait sa maîtresse ? C'est en tout cas la conviction de sa femme, désespérée devant l'attitude de celui qu'elle aime. Las, celui-ci quitte son foyer brutalement, envoyant valser tout le monde par des vérités dures à entendre, et des méchancetés plutôt feintes. Les jours qui suivent lui seront extrêmement importants, il les passera hors de Paris. Sans savoir si son lourd secret résistera à ces deux jours, il met le cap sur Cherbourg, puis sur l'Irlande, pour y retrouver quelqu'un...
Quelques longues séquences se détachent du film, construit très simplement : la démission, la scène de ménage, l'anniversaire, puis la route et l'Irlande. Des étapes que l'on suit en étant proche du personnage d'Antoine, mais sans avoir la totalité des éléments, sans être certain de comprendre les motivations qui l'animent. En effet, Jean Becker joue là-dessus, nous projette en pleine scène de dispute conjugale, instant très intime, très personnel, mais à d'autres moment, le réalisateur nous invite à la table d'Antoine sachant que les dialogues des personnages ne nous éclaireront pas sur les antécédents. Alors on doute...

On peut certes comprendre assez rapidement qu'Antoine va mal, qu'on pourrait le croire lorsqu'il se défend de tromper sa femme ; on peut deviner qu'il est malade et peut-être condamné. Mais son comportement n'est entièrement cerné qu'une fois le film achevé. Et pour les instants finaux, Jean Becker met le spectateur en retrait, laissant aux personnages leur intimité... Très pudique, bien habile, Deux jours à tuer est l'analyse du comportement d'un homme qui, d'une part ne peut plus se résoudre à poursuivre sa vie quotidienne, et doit redéfinir ses priorités, et d'autre part, veut éviter d'heurter sa proche famille et de faire basculer sa vie dans un cauchemar partagé. Entre choquer et attrister, il préfèrera jouer le jeu de la provocation, pour tenter de se faire détester, pour qu'on "arrête de [l]'aimer". C'est complexe à transcrire ainsi, mais le film témoigne assez justement de cette progression logique.
Si Marie-Josée Croze joue admirablement son rôle de femme perdue, qu'Albert Dupontel est égal à lui-même (quoique moins crédible que dans Fauteuils d'orchestre ou Paris), Mathias Mlekus (que j'aime beaucoup voir jouer) m'a, lui, vraiment déçue avec des textes dits sans rythme, sans aucun naturel. Mais cela n'enlève rien au fait qu'on reste cloué quand la lumière revient dans la salle de cinéma...
Anne a aimé le roman (comme le film), mais Clarabel l'a trouvé répugnant.

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12 mai 2008

LA THEORIE DES GENS SEULS

de Dupuy & Berbérian
Bande dessinée - 120 pages
Editions Les Humanoïdes Associés - 2000

La théorie des gens seuls, c'est qu'ils ne s'attirent pas puisque ils aspirent souvent à chasser leur solitude. Jean passe sa petite vie de parisien entre les soirées avec les amis, les anniversaires en province, le boulot... Ces temps-ci, il y a son ami Félix qui squatte chez lui...
Lea auteurs Dupuy et Berbérian ont réalisé un hors-série des aventures de Monsieur Jean pour lesquelles ils ont reçu le grand prix de la ville d'Angoulême en 2008. Dans l'album La théorie des gens seuls se succède une série d'histoires qui sont autant d'ancdotes de vie de ce Jean qui symbolise sa génération citadine. Il se préoccupe des relations entre hommes et femmes, de son parcours personnel comme de celui de ceux qui l'entourent. On sourit à lire ses tranches de vie, les nuisances de son voisinage, le traumatisme du réveil du matin, les susceptibilités de certains et les états-d'âmes d'autres...

Les dessins en noir et blanc sont énergiques et donnent beaucoup de vie aux épisodes. On passe un bon moment, c'est agréable à lire, mais au fond, rien de bien inoubliable dans ces mini-scénarios.

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05 mai 2008

COMPTINES ASSASSINES

de Pierre Dubois
Contes - Nouvelles - 305 pages
Editions Hoëbeke - Avril 2008

Ou comment les histoires de nos veillées d'enfance sont revisitées en contes élégants de cynisme.

Dans une langue très travaillée, avec des phrases ciselées, Dubois nous donne à lire des histoires grinçantes à souhait, qui ne laissent aucun doute sur le plaisir malicieux qu'a eu l'écrivain érudit en matière de légendes et de contes classiques. Avec un talent fou, il crée des ambiances tantôt fantastiques tantôt réalistes, très britanniques ou assez provinciales.

Si je n'ai pas apprécié les huit contes de la même manière - Croquemitaine ou La vieille femme qui habitait dans un soulier m'ont laissée de marbre, sans doute par des références qui m'échappent - je reconnais sans difficulté que je me suis régalée à la lecture de la plupart de ces histoires cruelles et pleines d'humour. Pierre Dubois ne nous ménage pas la tâche : non seulement on doit se remémorer des souvenirs de lecture (ou d'écoute) mais le tout nous est servi accompagné d'un vocabulaire vraiment riche : dans Comptines assassines, vous croiserez des macfarlanes à mantelet, des lycanthropes, une flore rudérale, des hétaïres et autres goulves....

Extrait :

"Il était une fois, il n'y a pas si longtemps, en ces temps incertains quand les horreurs de la Grande Guerre avait réduit celles du Grand-Guignol à d'innocentes pitreries de patronage, un tueur d'infirmes. [...]

Au crépuscule, lorsqu'une indéfinissable impression de petite mort venait embuer les vitres, que la voix cinglante d'un précepteur sadique et claudiquant remontant d'une enfance esseulée scandait en frappant "Ne remets pas au lendemain ce que tu dois faire le jour même", que ses propres ronrons l'étouffaient au fond de ses coussins, Chat sentait l'appel impératif du dehors l'envahir. [...]

Chat chassait. Par les ruelles chaotiques des banlieues populaires, les corons pouilleux, par les rues tranquilles des quartiers modestes, les avenues bourgeoises, les havres cossus des allées residentielles où les familles privilégiées ne laissaient sortir leurs "ratés" qu'une fois l'obscurité tombée, et par la porte de service. "

On retrouve ainsi le chat botté, on se souvient de gravures de cet animal malicieux, et voilà que l'auteur nous le métamorphose sous nos yeux en serial killer des villes et on en tremble (Le Chat Botté).
Et puis, ce pauvre Georges Boutonnet qui s'en va chez sa mère pour le repas dominical et qui tombe sur son chemin dans le piège tendu par Blanche Neige, ça ne peut pas se refuser (Les musiciens de la ville de Brême). Pierre Dubois y mélange l'histoire du chaperon rouge à celle d'autres contes, et c'est délicieux, jusqu'au dénouement plus que surprenant !
C'est le cas aussi pour Barbe Bleue ou Dracula qui sont là ressuscités dans les comptines à la fois modernes et empreintes de cette forme classique du traditionnel conte pour enfant.
La couverture n'a peut-être rien d'engageant (et pour cause) mais vous auriez tort de ne pas vous laisser tenter par ce petit plaisir démoniaque et remarquablement bien écrit.
[merci Cécile !]

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29 avril 2008

NOIR METAL

Au coeur de Metaleurop
de Jean-Luc Loyer et Xavier Bétaucourt
Bande dessinée - 100 pages
Editions Delcourt Mirages - avril 2006


Quand deux ch'tis décident de revenir sur une histoire
sociale douloureuse qui les touche indirectement, ils rencontrent d'anciens ouvriers victimes du dépôt de bilan de leur usine. Metaleurop de Noyelles-Godault, c'est le fleuron de la sidérurgie des années 70 pour la fabrication de plomb et de zinc (traiter les déchets de production lui permet également d'isoler, fondre et expédier des lingots d'or). Mal entretenue, l'installation engendrera des accidents mortels. Après une fusion économique, Metaleurop Nord devient filiale de Metaleurop SA en 1994, et - coup de théâtre ! - est menée à la faillite en 2003 quand le conseil d'administration du groupe se désengage de la filiale du Nord-Pas-de-Calais. Les ouvriers sont avertis de leur licenciement six mois après que soient survenues des choses assez louches...
Le dessinateur Jean-Luc Loyer a travaillé à l'enquête et l'écriture de l'album avec Xavier Bétaucourt, journaliste lillois qui souhaitait revenir sur ces évènements qu'il avait lui-même couvert pour des reportages d'une chaîne de télévisions régionale.

Si de prime abord, les dessins naïfs aux couleurs vives rappellent des albums jeunesse graphiquement peu intéressantes, il n'en est pas moins que, pour la forme, Noir Métal prend des allures de récit social habile d'un Etienne Davodeau reporter réaliste, et que sur le fond, les faits nous rappellent immédiatement une certaine affaire XXX que Dominique Manotti romança dans Lorraine Connection. C'est dire l'intérêt de l'album.

Extrait :
"J'observais des fourmis.
Petites bêtes abandonnées qui ne se résignaient toujours pas à rentrer chez elles, et qui n'acceptaient pas que leur reine soit morte et leur ruche éventrée."

Avec les commentaires "enbullés" doucement ironiques d'un narrateur que l'on imagine plein de tendresse pour les gens de sa région, Noir Métal enmène son lecteur dans un microcosme industriel. Les anciens protagonistes de l'activité flamboyante évoquent leurs soupçons sur la réalité des évènements, témoignent de leur métier, nous font visiter l'usine et rencontrer des personnes ayant souffert des nombreuses conséquences de l'arrêt ou du fonctionnement de l'unité de production. Car les ouvriers exerçaient leur métier dans des conditions périlleuses notamment par le caractère dangereux des matières qu'ils manipulaient (flaques d'acide sulfurique qu'il faut éviter, tuyauteries rafistolées au Chatterton...) et les familles ou les paysans des environs constataient la détérioration de leur santé (bêtes des cheptels qui meurent par les doses importantes de métaux lourds dans le sol, enfants atteints de saturnisme). Seule réaction de l'entreprise : elle payait des pots de peinture aux ouvriers qui se plaignaient de voir la carrosserie de leur voiture piquée par la corrosion...

L'album s'achève par 10 pages de notes qui reviennent sur les faits datés, mais on en sait alors déjà beaucoup et cela confirme le sérieux de l'enquête dont cette BD est le reportage : de manière attrayante et pédagogique, les faits sont rapportés très fidèlement au déroulement de cette triste page de l'histoire industrielle du Nord de la France.

"Histoire d'une mort annoncée" - L'avis de Catherine Gentille

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28 avril 2008

FUNNY GAMES U.S.

de Michael Haneke
Thriller - 1h50 (int - 16 ans)
Sortie France 23 avril 2008
avec Naomi Watts, Tim Roth, Michael Pitt, Brady Corbet...

C'est les vacances. Ann, George et leur fils rejoignent leur résidence secondaire situé dans un quartier résidentiel aisé, près de chez leurs amis voisins. A peine rentrés, un jeune homme vient de chez les voisins réclamer à Ann des oeufs en dépannage. Son attitude laisse entrevoir une trop grande aisance mêlée à une sorte de gêne exagérée, un quelquechose qui cloche. Et puis ces gants blancs qu'il ne retire pas... Peu à peu, un jeu de force va s'établir entre Ann, seule dans la maison, et ce jeune homme. Rapidement, et sans pouvoir y échapper, la famille va être victime chez elle d'un jeu aussi violent que pervers.

Décidément, les cinéastes en veulent aux luxueuses résidences aseptisés ! Après La Zona de Rodrigo Pla, voici Michael Haneke qui fait le remake d'un de ses propres films (je n'ai pas vu le Funny Games version autrichienne, de 1997, et n'ai donc pas cette sensation de doublon) et plante le décor d'une maison huppée fermée qui va devenir le théâtre du plus sadique des jeux. Là où doit régner ordre, beauté, luxe, calme et volupté, on va être piégé, traqué, maltraité, tué. L'isolement de la résidence qui faisait sa sécurité va la rendre plus périlleuse que jamais. Comme dans l'excellent Caché, le foyer devient lieu de terreur, et la vidéo s'invite dans le film pour questionner sur le réel et le fictif et le risque de les confondre, et réfléchir sur le 2e réalité que l'on vit, la fausse : celle des média. Michael Haneke souhaite que le spectateur - notamment le nord-américain - s'interroge sur sa "consommation" de violence à travers les médias, les films, les jeux... Dans ses oeuvres, la violence est insoutenable, totale, sans espoir, difficile à avaler, parce que c'est la réalité, il ne doit y avoir aucune place pour l'apaisement.

Dans Funny Games U.S., le sadisme, l'assurance et la violence de Peter et son complice (niais et influencable) sont à peine croyables ; ils agissent avec autant de sang froid qu'ils vivent les scènes comme celles d'un jeu vidéo : avec du plaisir, des règles et des chances (vies) laissées à l'adversaire.
Le film retrace à peine 24h, une journée diabolique. Si le temps peut parfois sembler passer lentement, c'est aussi un moyen de transcrire la douleur et la souffrance qui sont amplifiées par leur durée.
Désespérément violent, même si les scènes les plus tragiques sont filmées hors champs, et terriblement bien joué, notamment par Naomi Watts.

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24 avril 2008

L'ORME DU CAUCASE

de Taniguchi & Utsumi
BD manga - 210 pages
Editions Casterman écritures - 1993
Une fillette a la hantise de l'abandon, une artiste française au Japon se retrouve isolée une fois veuve, un homme retrouve son frère, un père rencontre sa fille de 20 ans pour la première fois, un frère est enfin pardonné par sa grande soeur... En 8 nouvelles dessinées, Taniguchi dresse des portraits de personnages aux liens familiaux parfois douloureux. Des blessures souvent liées au passé qu'il faudra surmonter avec sagesse.
Avec une grande délicatesse, L'orme du Caucase fait défiler devant nos yeux des planches noir et blanc et gris d'une grande finesse sur lesquelles on aurait tort de ne pas s'arrêter un peu. Certaines pages ressemblent à de vraies gravures dont les détails sont de toute beauté.
Dans ces chroniques d'un Japon contemporain, hommes et femmes ressentent le besoin de la reflexion, prennent du recul pour renouer des liens importants que le passé a rompu. Tous ont au fond d'eux une profonde gentillesse, cela peut paraître mièvre de le dire, mais Taniguchi & Utsumi érigent cette qualité en nécessité. Grâce au graphisme raffiné et aux histoires personnelles graves, il ressort de L'Orme du Caucase une grande émotion.

Aileean le classe "Hors compétition" - Bouq1 et Cie

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20 avril 2008

LA ZONA

de Rodrigo Pla
Drame mexicain - 1h40
Sortie France 26 mars 2008
avec Daniel Gimenez Cacho, Maribel Verdu, Carlos Bardem, Daniel Tovar, Alan Chavez, ...

Dans une agglomération latino-américaine, à la frontière entre le bidonville et le quartier résidentiel fermé - oasis de richesse sécurisée dans un océan de pauvreté -, un soir de tempête l'équilibre est rompu : la chute d'un panneau publicitaire ouvre une brèche importante en même temps qu'elle fait disjoncter le système de surveillance. Profitant de l'occasion en or, trois personnes du bidonville franchissent immédiatement la clôture pour cambrioler les belles demeures. La virée tourne très mal, des coups de feu sont tirés, il y a des morts. L'équipe de sécurité réalise vite que, si trois personnes se sont introduites dans la résidence, seules deux ont été tuées par leurs soins. Un intru potentiellement dangereux rôde donc toujours dans l'enceinte. Il leur faudra donc le retrouver, rendre justice eux-même, sans éveiller les soupçons de la police nationale.
L'Amérique Latine et ses profondes inégalités sociales sont un excellent contexte réaliste pour ce film "policier social", ce thriller à peine d'anticipation. Pour avoir vu des condominios d'Equateur ou du Brésil, cela ne m'a pas semblé si futuriste que ça.
La vie va devenir très dangereuse pour Miguel, garçon de 16 ans qui se retrouve traqué dans cette "prison de riches" ; il sera bien plus en péril que ne l'ont jamais été les familles aisées dans les jungles urbaines. Le danger vient du fait que les équipes de sécurité privées chargées de veiller au calme dans ce quartier préservé, s'accordent les pouvoirs de rendre la justice en interne. C'est alors la descente aux enfers, comme cela peut l'être dans des microcosmes pauvres que sont les favelas cariocas. Faire justice sans vraiment la rendre s'apparente à des actes de vengeance souvent aveugle. Comme dans le film Lady Jane, l'erreur se commet facilement.

La Zona est un film qui prend réellement aux tripes. On a le souffle court quand Miguel, l'intru traqué, cavale pour sauver sa peau ; on le retient (le souffle) quand Alejandro, l'ado de la résidence, fait des choix déchirants. Grand film, belle claque.

Sauver le ghetto des riches - LeMonde.fr

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15 avril 2008

LES OREILLES DU LOUP

d'Antonio Ungar
Traduction de Robert Amutio
Roman - 135 pages
Editions Les Allusifs - 17 avril 2008

A cinq ans, un petit garçon de Colombie assez solitaire, regarde son entourage en observant sans concession le monde des adultes. Il y a ceux qui rient pour de faux, ceux qui posent des questions idiotes, et puis il y a ses parents. Ses parents, ils se séparent, et tout est différent dès lors qu'il va vivre avec sa petite soeur et leur mère deux années d'errance de ville en village, de grand-mère en oncle. Deux années vont passer pendant lesquelles il fera l'expérience de la violence dans les cours des nouvelles écoles hostiles, de l'isolement, et, également, de cette sensation qui revient périodiquement le troubler qu'un fantôme rôde dans les forêts alentours, le fantôme du père absent.

Les oreilles du loup c'est un roman court dont les chapitres sont des fragments de vie de ce jeune garçon qui parle peu, qui s'invente un imaginaire animalier de tous ces humains. Exempt de dialogue, le roman est le monologue intérieur de cet enfant qui subit avec tristesse, déception, incompréhension, parfois humour, les réactions de ses semblables. Antonio Ungar parvient avec magie à retranscrire des pensées enfantines - mais non naïves - avec une si grande justesse que cela résonne en nous. Il y a de l'universel dans ce regard naissant.
Extrait :
"Je pleure, et quand je n'ai plus de larmes, je me retourne et je vois que papa est beaucoup plus fatigué que le véritable, qu'il est plus vieux. Je voudrais que papa soit là, mon papa, le véritable, pas ce vieux type défait. Alors le vieux type, l'air très sérieux, comme si tous les muscles de son visages étaient douloureux à force de sérieux, se met aussi à pleurer en essayant de continuer à conduire et de me cacher ses grandes larmes transparentes."
L'harmonie qu'il souhaite c'est celle du passé, celle de ses parents amants, de sa soeur éternellement rieuse, de ses lieux auxquels il est attaché, du vent, de cette nature familière. Quand tout cela disparaît ou est modifié, ses repères du quotidien basculenté, mais en lui tout est intact, et il s'y raccroche à ce bonheur. A ses côtés sa soeur, plus jeune, restera presque toujours gaie et rieuse sous sa protection, et leur mère retrouvera peu à peu le sourire, sûrement grâce à l'homme gros qui est venu une fois chez eux...
Pour Les oreilles du loup, l'écrivain s'est affranchi de certaines habitudes de narration conventionnelles, ne nommant pas les personnages, très peu les lieux, pour mieux se consacrer à une transcription des pensées, exercice hautement difficile tant celles-ci peuvent être aléatoires et se précipiter en occultant certains éléments et en en révélant d'autres sous-jacents.
On passe un moment suspendu dans des souvenirs d'enfance et avec la délicatesse de ce garçon sensible qu'Antonio Ungar a su faire penser pour nous sous une plume précise et rêveuse. [merci Marie-Anne]

Rencontre avec l'écrivain ce jeudi 17 avril 2008 à Paris

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14 avril 2008

LADY JANE

de Robert Guédiguian
Film policier - 1h42
Sortie salles France - 9 avril 2008
avec Ariane Ascaride, Jean-Pierre Daroussin, Gibert Meylan, Yann Trégouët...
Muriel travaille dans une boutique de luxe à Aix-en-Provence, et vit avec son fils qui approche de la vingtaine. Un matin qu'elle ne le trouve pas dans sa chambre, elle reçoit un appel lui apprenant qu'il est kidnappé dans l'attente d'une rançon de 200 000 euros qu'elle devra fournir. C'est la panique, pas d'autre choix que de réunir coûte que coûte cette somme qu'elle n'a pas. Pas d'autre idée que d'alerter François et René, vieux compagnons d'un passé semble-t-il peu légal. Mais, une fois le magot en mains, à la seconde qui précède ses retrouvailles avec son fils, celui-ci s'effondre devant elle d'une balle dans la tête...
Avec Lady Jane, Robert Guédiguian s'est essayé au genre policier entouré de ses acteurs fétiches : une Ariane Ascaride tourmentée, un Gilbert Meylan aussi sombre, et Jean-Pierre Daroussin, bluffant dans ce rôle d'ex-caïd très sûr de lui, à contrepeids des personnages de mari plan-plan ou de tendre looser qu'on le voit souvent jouer.
Au menu de ce film policier assez noir, on trouve du suspense, des surprises tragiques, des coups de feu, des règlements de comptes qui interviennent des années plus tard dans des locaux désafectés, des parkings menaçants, du sang un peu, et beaucoup de scènes nocturnes pour napper le tout. Et le tout fonctionne, sans précipitation, et conduit le spectateur à reconsidérer les personnages, si victimes ou si coupables soient-ils.

La vengeance est indéniablement le thème majeur de ce film, et Robert Guédiguian, comme le proverbe arménien qui clôt le film (et qu'il a inventé de toutes pièces), souligne la quasi-hérédité du sentiment de vengeance, sa presque indébilité et la nécessité de rompre à tout prix le cercle vicieux et meurtrier. Certains reportages télé du conflit israelo-palestinien que l'on aperçoit dans certaines scènes ne sont évidemment pas là par hasard. Ensuite, en grattant un peu l'enveloppe des personnages, on sait le vide qui les définit, leur renoncement.

Le cinéaste Robert Guédiguian confirme son amour et son talent pour le septième art, en me faisant en plus le plaisir de faire jouer le brillant Yann Trégouët qui avait marqué dans Itinéraires, et de filmer en prime le cours Mirabeau et la montagne Sainte-Victoire...

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12 avril 2008

LILY LOVE PEACOCK

de Fred Bernard
Bande dessinée - 275 pages
Editions Casterman Ecritures - 2006

Lily Love Peacock, c'est son nom, une jeune femme, une fille libre, un peu nomade, un peu mannequin, qui se cherche un bel avenir. A New York, elle fait la rencontre de Rubis dans les coulisses d'un défilé de mode. Rubis la shampouineuse et Lily vont devenir inséparables, liées par une grande complicité, et leurs passés qu'elles se dévoilent peu à peu l'une à l'autre. Rubis va insister pour que Lily devienne la chanteuse de son groupe de rock, et aussi l'entraîner vers les personnages incroyables de son passé, ses ancêtres aventuriers, l'ensorcellement de leur Afrique. D'aventure en concert, de crises de rires en rêves, leur amitié est totale. Et plus si affinités...
Lily Love Peacok, c'est la petite fille de Jeanne Picquigny dont on avait pû suivre les aventures africaines dans les albums précédents de Fred Bernard : La tendresse des crocodiles et L'ivresse du poulpe (non chroniqué Chez Lo). Ayant moyennement apprécié ces deux opus, j'ai été émerveillée par Lily Love Peacock, par ce ton libre, ces dérapages rêveux que l'on retrouve toujours, mais qui sont empreints d'une belle sensibilité souvent coquine, et de poésie aussi. Souvent. Comme les poèmes qui jalonnent sur des pleines pages l'album aux dessins noirs spontanés et riches. Le trait noir sec et nerveux de Fred Bernard transcrit à merveille les expressions du visage comme les moindres détails des paysages et des scènes extérieures.
Pas moyen de s'ennuyer une seule seconde. On aperçoit Devendra Banhart, on prend le train jusqu'à Beaune, l'avion pour Paris, on traîne dans des palaces indiens, on se replonge dans les souvenirs tropicaux.
Tout réussit à nous entraîner dans cet univers tantôt réaliste, tantôt décalé. Un si bel univers qui nous manque une fois la dernière page refermée.
Je pense que je vais le relire. C'est rare. Merci Fred Bernard.
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08 avril 2008

TELS DES ASTRES ETEINTS

de Léonora Miano
Roman - 400 pages
Editions Plon - Janvier 2008

Amok, jeune homme né au Cameroun, mène une vie monotone, travaillant dans un centre d'appel, job inaproprié à son diplôme. Il s'enferme de plus en plus dans une solitude désespérée, comme un rempart contre son mal-être qui lui fait considérer ses prochains avec aigreur. Shrapnel, son ami d'enfance, émigré également à Paris, milite pour une union du peuple noir Kémite et entraîne Amok dans ces réunions où l'on prône une histoire glorieuse du peuple Noir. Là, on y trouve également Amandla, toute en reggae-attitude et en dread locks. Elle s'y rend pour retrouver l'âme d'une terre lointaine qu'elle a fait but de sa vie, elle, la Guyanaise. Ces trois-là sont Noirs, s'identifient ainsi et se rencontrent pour cette raison. Ils se cherchent une identité, un bonheur mais ont du mal à surmonter leur révolte et le mal de vivre qui leur gache l'existence. Jusqu'à ce que l'Amour ne leur prête un regard nouveau sur le monde et surtout sur eux-mêmes...
On avait beaucoup parlé de Contours du jour qui vient, roman qui avait assuré à Léonora Miano le prix Goncourt des lycéens en 2006. Il semble que Tels des astres éteints n'ait pas atteint le même public ni autant la presse. Se plonger dans son dernier roman, ce n'est pas une récréation. Cette lecture peut s'avérer ardue, l'auteure analyse sans scrupules ni excès de vulgarisation des questions identitaires précises. Plus que tout, elle s'adresse à la diaspora africaine, refusant de laisser les malaises se répandre, les frustrations dégénérer, servant de ferments à des mouvement communautaristes tel que celui du Kémitisme (dont je découvre l'existence). Souvent à mots couverts, Léonora Miano laisse trasparaître dans son roman des faits historiques, des évènements réels, des lieux identifiables alors que jamais elle ne les nomme. Les personnages n'existent sûrement pas uniquement dans son imagination tant ils sont réalistes.
"Une tache de toi sur l'écran, avant que je ne sorte prendre mon quart de noirceur dans les couloirs du passage aveugle. Là, une tache de toi sur une affiche. On vient à peine de te coller sur les carreaux sales d'un mur immense. Le papier glacé s'étire sans fin. Des lettres rouges appellent à se souvenir de tes spasmes lointains. Toi, la terre qui n'existe pas. Toi, le creux dans lequel tous projettent leur néant. Ils te rêvent de loin, se créent en toi un espace à dominer, à sublimer, à façonner, à mépriser, à révérer, à sauver. Aucun ne saisit véritablement ton épaisseur, ta densité. Pas même tes enfants. Ils ne savent plus que tu vis. Que tu as tes propres désirs, tes rêves à toi aussi, inlassablement effacés derrière la figure qu'ils t'ont construite. Leur parole devient ton unique réalité. Tu es un décor, pas un membre du grand corps de l'univers. [...] Devant toi, on sème ce verbe aride, stérile, insignifiant. Terre. Mère. Entends comme on te fixe. Sens comme on te pétrifie. On prétend célébrer ton éternité. Mais l'éternité, on n'y prend pas assez garde, ne vient qu'après la vie."
Sur la forme, Tels des astres éteints se veut musical, des morceaux de jazz s'invitant au fil des chapitres, enveloppant de blues les phrases qui déferlent en rythme, les pensées de nos personnages qui s'entremêlent avec les propos que l'ont devine issus des pensées de Léonora Miano. Parce que, pour la diaspora africaine, elle souhaite "une valorisation de l’individu, qui n’est pas une opposition au groupe, mais une quête d’harmonie avec lui". Ce livre aurait tout aussi bien pû être un essai, ç'eût été perdre la plume élégante et le talent d'écrivain de l'auteur.

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30 mars 2008

ANGLES D'ATTAQUE

de Pete Travis
Thriller - 1h30
(vu en VF, aïe !)
Sortie salles France - 19 mars 200
avec Matthew Fox, Forest Whitaker, Dennis Quaid, Eduardo Noriega...
A Salamanca en Espagne a lieu un sommet international pour la lutte contre le terrorisme. Deux agents secrets sont chargés de veiller à la protection du président américain Ashton. Parmi eux, Thomas Barnes est très tendu : il y a un an, il a pris une balle qui visait le président lors d'un évènement similaire. Convaincu d'être en partie responsable de la mauvaise tournure des évènements, il a voulu revenir sur le terrain, et continuer à protéger fidèlement M. Ashton. Malheureusement, alors que le président monte sur l'estrade pour un discours devant une foule compacte, un coup de feu est tiré sur lui puis deux explosions retentissent. Thomas Barnes n'a pas pu voir leur origine, il a été distrait. Dans l'assistance, il y avait une journaliste reporter pour la chaîne de télé GNN, un touriste américain son caméscope au poing, et d'autres dont les angles de vue ont différés et qui permettraient peut-être de parvenir à la vérité.
Le scenario part d'une idée qui peut s'avérer intéressante, sur laquelle le travail de réalisation peut être très ingénieux pour disséminer peu à peu les différentes facettes de l'évènement afin que le spectateur joue à reconstituer le puzzle. Mais il manque de finesse. Huit fois le film reprend cette demi-heure à suspense selon un point de vue singulier.

On sombre assez vite dans le film d'action basique, avec des scènes de poursuite de voitures en ville qui durent un quart d'heure, quart d'heure assourdissant des décibels de crissements de pneus. Et des issues de scènes que l'on voit venir de très loin... On s'en passerait peut-être, sans compter que cela n'ajoute rien à l'ambition de réalisme que Pete Travis a sûrement voulu mettre, avec ce contexte mondial politique post-11 septembre. J'ai ri à plusieurs reprises bien que ce ne soit pas le but recherché, mais certaines scènes ultra-conventionnelles peuvent faire sourire... Et puis parfois, on est noyé sous des avalanches de plans qui tournoient, ça fait davantage bande annonce de Taxi 5 que septième art...
Bref, un film d'action au budget considérable, mais au classicisme décevant. "Louable en DVD"...

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