Cinéma d'émotions - Heures d'évasion - Echanges inspirés - Zapping critiquable . Livres (peu) aimés et Oeuvres inoubliables !...

04 décembre 2016

NORD NORD OUEST

de Sylvain Coher
Roman - 260 pages
Editions Actes Sud - janvier 2015
Prix Ouest France - Etonnants voyageurs - 2015

Le trio vient de traverser la France depuis Nice jusqu'à Saint Malo. Sur un coup de tête, Lucky décide de prendre le large pour l'Angleterre, avec le Petit, dont il est inséparable, et La Fille qu'il vient de rencontrer. Rallier les côtes normandes à bord d'un petit voilier, Slangevar, volé bien sûr. Le temps de s'organiser, d'essuyer les hésitations et contestations du Petit, et voilà les trois jeunes lancés à l'aveugle dans une aventure inconsidérée, sans carte marine. Un huis clos flottant, une embarcation défectueuse, un équipage d'amateurs qui fuient on ne sais quoi ou recherche on ne sait quel salut.

Etonnante ambiance, avant de plonger dans davantage d'inquiétude glacée. Le vocabulaire marin est très fourni, ardu pour les non connaisseurs. Mais on se laisse aisément porter par la houle littéraire, par les phrases délicates, ciselées, qui apportent à la lecture une ambiance inquiétante, autour de ce trio de têtes brûlées qui entreprennent l'aventure de l'inconscience. Du courage ou de l'inconscience ? On aimerait les penser courageux, mais très vite, il faut se résigner à l'inconscience, jamais ils n'auraient dû partir dans ses conditions.

A bord, les deux amis sont nerveux, jaloux, méfiants, défiants. Il y a cette femme, objet de désir, objet de jalousie. Mais il y a surtout la mer et ses angoisses, et les conditions réelles physiques, l'eau partout, les vêtements jamais secs, le corps qui jamais plus ne se réchauffe.
 
Extrait :
"Le vent revint avec le jour, comme une mariée du lendemain. Ils devaient toujours crier pour se faire comprendre. Les mots les plus simples prenaient des accents colériques et quelques malentendus multiplièrent les silences rancuniers. L'horizon défait se perdait dans la découpe des vagues, comme la ligne de crête d'un massif montagneux. Slangevar grimpait sur des lames plus hautes que lui et retombait chaque fois plus bas qu'ils ne pouvaient le prévoir. Repartait à l'assaut pour parvenir tant bien que mal dans le tremblant. L'étrave recevait toujours la même claque. Puissante, infatigable."
 
Le roman s'étale sur quelques jours à peine. Rares sont les repères. Les repères en mer, et les repères dans leurs vies antérieures. On se perd, il faut s'accrocher, garder un cap, sentir les claques de la mer et les attaques du vent. Un huis-clos poétique et glaçant, une très belle écriture.

L'avis d'Emmanuelle Caminade - La cause littéraire
L'avis de Clara - Clara et les mots

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29 novembre 2016

JOSEPHINE BAKER

de Catel et Bocquet
Bande dessinée biographique - 560 pages
Editions Casterman - septembre 2016

Joséphine nait au tout début du vingtième siècle, enfant toujours gaie, vive, dansante. Mariée dès ses 13 ans, elle sera très vite divorcée, puis remariée. Elle quitte sa modeste famille à 19 ans et saisit l'opportunité de venir en France, quittant des Etats-Unis où la ségrégation éloigne les rêves de carrière pour les artistes noirs. Paris l'accueille, le succès est là, entre revues nègres jouant sur une image colonialiste et exotique, et spectacles davantage musicaux, et elle croise un très grands nombres de personnalités des années folles. Elle meurt en France à 69 ans, laissant derrière elle une dizaine d'enfants recueillis qui formèrent son rêve d'une tribu arc-en-ciel, appuyant ses luttes éternelles anti racistes.

Cette BD est un pavé, une brique, de quasiment 600 pages, mais il fallait bien ça pour ébaucher la trajectoire de Joséphine Baker. C'est un album très vivant, très musical aussi, très peuplé de nombreuses figures telles Grace Kelly, Le Corbusier, J-C. Brialy, Martin Luther King, Fidel Castro, Man Ray... Attirée par les lumières, par le fourmillement, Joséphine Baker s'est très vite sentie chez elle à Paris, en France.
L'histoire retrace sa vie artistique, puis sa vie plus familiale qu'elle s'est créée au château des Milandes en Dordogne.
Encore une belle biographie dessinée par le couple Catel et Bocquet, après l'excellentissime Kiki de Montparnasse et Olympe de Gouges. Une belle manière d'apprendre sur la vie de femmes illustres et courageuses qui évoluèrent dans des milieux qui auraient voulu les maintenir dans une minorité docile.


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20 novembre 2016

L'INVERSION DE LA COURBE DES SENTIMENTS

de Jean-Philippe Peyraud
Bande dessinée - 190 pages
Editions Futuropolis - juin 2016

Une parenthèse qui nous plonge en plein Paris, dans la torpeur de l'été entre des personnages qui se croisent, se cherchent, se trompent. C'est tout d'abord Robinson, qui traverse une période délicate, avec son affaire qui marche mal, sa petite amie qui s'en est allée, son aventure d'un soir qui ne dure pas plus, son père qui se pointe pour pleurer sur ses déboires amoureux, et sa sœur qui s'inquiète de la disparition de son fils adolescent, Gaspard. Il aurait une maîtresse plus âgée. Or, la voisine de Robinson a également disparu. Certains prennent des risques, s'évadent, badine, d'autres comme Amandine, osent. Elle recherche son père....

 
C'est une BD au ton de théâtre de Boulevard. En attendant l'inversion de la courbe du chômage, Jean-Philippe Peyraud nous offre une immédiate Inversion de la courbe des sentiments. Un album choral, très rythmé, très feuilleton. Le dessin est sec, les couleurs vives, et on ne s'ennuie pas.
A défaut d'en garder un souvenir persistant, l'album nous donne une histoire certes légère mais aborde de nombreuses questions générationnelles contemporaines de manière assez franches, assez réaliste. Un supplément d'âme indéniable. Une très agréable lecture.
 
L'avis de Mo' - BarABD

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18 novembre 2016

CREPUSCULE DU TOURMENT

de Léonora Miano
Roman - 280 pages
Editions Grasset - août 2016

Madame est déjà d'une époque qui s'en va. Cette mère, mère de Dio, nous parle de son couple, son foyer nourrit de violences conjugales, ses secrets, et évoque ce qui l'insupporte : Ixora, cette jeune femme ramenée d'Europe, déjà mère, qui va se marier avec Dio. Amandla est la doyenne, ancienne maîtresse des héritages kémites, elle fût amante de Dio mais sa sauvagerie effraye encore, sa liberté, son affranchissement. Hors du continent africain, Tiki, la sœur de Dio, porte sur son frère un regard intransigeant.

Ce roman est un bijou, un diamant, dur, brillant et tranchant. Un roman choral avec ses récits successifs de quatre femmes qui évoquent une vie familiale commune, qui évoque un homme mais surtout qui parlent d'elles-mêmes, de leur chair, de leur condition, de leur difficile combat pour la liberté dans une Afrique gangrénée par le patriarcat. Des voix singulières qui cachent, derrière leur calme, des souffrances refoulées et des secrets impensables. Où la filiation porte une grande importance, en plein ou en creux.
 
Avec sa plume d'une grande rage, Léonora Miano sculpte toutes ses phrases, cisèle chaque mot, martèle certaines sentences. Et puis elle étonne, elle balaye les conventions, elle renverse le culturellement correct d'Afrique, et par ces femmes stupéfiantes, pleines de haine et d'amour, de solitude aussi, d'incompréhension. Et l'homosexualité féminine se révèle comme la subversion ultime et l'affranchissement de toutes les normes machistes et traditionnelles.

Extrait :
"Etre femme, en ces parages, c'est évaluer, sonder, calculer, anticiper, décider, agir et assumer. Ne s'appuyer que sur soi. La confiance est un risque à ne pas prendre."

Et l'émigration de Tiki comme une fuite vers la liberté, sociale et familiale, avec le choix possible d'une destinée hors de la colonisation et de l'étouffement. Alors que Dio a fait le choix du retour au pays, comme si sa mère, Madame allait apprécier, comme si retourner vers le passé ne soulèverait pas tant de douleurs.

Extrait :
"S'il n'y avait eu que la brutalité, la domination se serait exercée sans pour autant que la soumission fût obtenue. Soumettre son semblable, c'est lui faire reconnaître votre grandeur, ce qui impose de recourir à des méthodes plus fines que l'envoi de tartes dans la figure. Il faut séduire, éblouir si on a de quoi. Et il faut rassurer."

Le roman est plus que la série de quatre monologues. Bien plus que cela. C'est une imbrication fine de souvenirs et du déroulé d'un drame présent, un évènement qui devrait obliger Dio à sortir de sa réserve. A travers leurs sexualités d'aujourd'hui, transparaissent leurs traumatismes d'autrefois.
 
Cet ouvrage serait le premier tome Melancholia du Crépuscule du tourment, à moins que ça ne soit l'inverse. A suivre donc.

L'avis de Domi - Domi C Lire

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03 novembre 2016

JULIETTE

Les fantômes reviennent au printemps
de Camille Jourdy
Bande dessinée - 240 pages
Editions Actes Sud - février 2016

Juliette rentre chez son père, à la périphérie d'une ville française. Ce n'est pas la grande fête, elle angoisse, est persuadée qu'elle n'a plus de pouls, passe pour la parisienne coincée, n'a pas l'écoute ni de son père, peu tendre, ni de sa mère, très occupée, ni de sa sœur, mère de famille survoltée et amante passionnée. Un jour elle se risque à visiter la maison de son enfance, au bout d'une impasse.

La mélancolie qui se dégage de Juliette contraste avec les couleurs vives des dessins, de ce graphisme qui résonne et qui nous rappelle les albums de Tom Tom et Nana. Mais il y a aussi une immense poésie, et des planches d'aquarelle sublimes. Les personnages prennent vie, dans leurs vies en recherche de bonheur, épanouis ou moins, mais vivant en société, dans un quartier populaire.
 
Camille Jourdy sait nous rendre ses personnages attachants, leurs engueulades, leurs hésitations, leurs doutes, leur humilité. Elle sait aussi nous faire rire avec cet amant et ses arrivées rocambolesques chez la sœur Marylou, par le jardin, dans un déguisement animalier sans cesse renouvelé.... Et puis d'autres clins d'œil, des moments de calme, de silence et de vide, et d'autres d'effervescence, de conversations à bâtons rompus, de conversations croisées et de paroles coupées lors de réunions familiales.
 
Un super album pour savourer un moment coloré, avec un petit air de féminisme transgénérationnel, de l'amour et des scènes de famille...
 
 

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01 novembre 2016

LE BAOBAB DE STANLEY

de Guillaume Jan
Roman biographique - 230 pages
Editions François Bourin - 2009
Editions Livre de Poche - octobre 2016

Guillaume Jan se décide à partir, un peu sur un coup de tête, un peu à cause de sa rupture amoureuse, en plein hiver 2007-2008. Sur la carte, Zanzibar l'attire, comme un rêve qu'il ne sert à rien de repousser plus longtemps, comme un nom qui résonne d'ailleurs, de dépaysement, de fantasme. A Zanzibar, il découvrira une île paradisiaque et défraîchie, avant de se replonger dans la capitale Dar Es Salaam, et de poursuivre à Arusha. Mais ce n'est que le début. Et pourquoi pas ne pas rallier le point opposé, occidental, du continent. Par les routes qui subsistent, les cours d'eau qui se pratiquent, les vols très spéciaux qui se méritent, déboucher au Congo sur la côte Atlantique. Un voyage de plusieurs mois, pas la première traversée d'explorateur mais un périple attachant dans l'Afrique d'aujourd'hui, d'est en ouest.

Une pépite que ce livre !! Un récit de voyage, un texte de liberté, qui contient tout ; la chaleur de l'Afrique, les inquiétudes du baroudeur occidental, la soif de liberté, le malaise des circuits touristiques, les contradictions du statut d'aventurier, les rackets successifs de fonctionnaires impayés, les fièvres, l'inconfort et la lassitude, le gibier et les moustiques, les palabres et les surprises.

Extrait :
"Je suis perdu dans Zanzibar, égaré sur le bas-côté de l'Afrique. C'est par où, l'aventure ? Les murs de la vieille ville sont usés par le soleil, les façades coloniales s'effritent en silence. «L'hôtel est juste à côté», m'indique le vendeur de pastèques, seul être vivant croisé dans la torpeur de l'après-midi. Il faut longer un rempart défoncé par la végétation tropicale puis tourner à droite, sous une forêt de fils électriques dénudés. Je pousse la lourde porte cloutée, la matrone fait ses ongles derrière son comptoir, le prix des chambres est affiché en dollars. J'écope de la numéro dix : une cellule blanche, carrée, avec un plafond zébré de poutres en cocotier, un lit large comme un hippopotame et une petite ouverture encombrée de fils de fer, où s'emmêlent les rayons du soleil. Il fait 35 degrés, le ventilateur est cassé."

 
 
L'écriture est simple, belle, et Guillaume Jan raconte ses déboires, ses amours, ses emmerdes, ses désespoirs, avec réalisme et humour. Tout au long du récit, il égrène les renvois historiques vers le parcours de l'explorateur Henry Morton Stanley qui fit déjà de 1874 à 1877 pour le roi belge une telle traversée à travers le continent africain. Son carnet de route n'est pas un hommage mais un renvoi à cette référence mal connue d'un autre temps colonialiste.



Guillaume Jan sait retranscrire beaucoup de l'Afrique tropicale d'aujourd'hui. Il s'efface devant ce personnage protéiforme, ce continent mystérieux, ces femmes et hommes lucides et vivants.
En bonus, l'ouvrage nous réserve une carte géographique fort utile pour nous situer, quelques photos extraites du blog de l'auteur (cf lien plus bas) et une nouvelle, ou plutôt une lettre fictive faite à l'explorateur Stanley, où l'auteur se livre sur sa vie de 2011.... toujours en Afrique, et encore aux côtés de Bélange.....
Fabuleux récit attachant, dont on ne veut perdre une seule miette. Je découvre un écrivain, un journaliste, un voyageur. ____[merci à Mariama des Editions du livre de Poche]

Les photos du voyage - Blog de l'auteur

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30 octobre 2016

MARIAGES DE SAISON

de Jean-Philippe Blondel
Roman - 190 pages
Editions Buchet Chastel - janvier 2016
Corentin est vidéaste avec son oncle Yvan. Dès les beaux jours, tous ses week-ends sont dédiés à la réalisation de vidéos de mariage. Préparatifs, cérémonie, réception, retrouvailles familiales, photos traditionnelles, ils ont toute une panoplie de prestations pour réaliser un objet de mémoire et de transmission filiale. Sa vie privée n'est pas à la fête, alors qu'il filme l'amour et les promesses de fidélité, ses petites amies le quittent toujours à cause de son manque de disponibilité. Sa routine professionnelle, il la brise lorsqu'il instaure, à la demande d'une mariée, des confidences filmées qui pourront s'ajouter à la prestation ou constituer pour lui des archives d'humanité.

C'est un livre que j'ai lu comme une gourmandise, un petit livre malicieux, qui aime les rebondissements, qui entraîne dans une lecture joyeuse et assez tendre. Le prétexte d'un personnage principal vidéaste pour brosser le portrait de différents couples à la veille de leur union, pour évoquer les hypocrisies familiales, les enjeux d'une vie, la quête du bonheur en chacun.

Extrait :
"Yvan et Corentin se retrouvent sur les coups des 11 heures. Le débriefing habituel. Comment l'un et l'autre perçoivent les futurs mariés (lui, dépassé par les événements, se laissant flotter au gré des ordres qu'on lui donne ; elle, un peu plus vindicative, possibilité intéressante de se transformer en tigresse d'ici le crépuscule et d'envoyer bouler tous les invités, genre Carrie au bal de fin d'année), point sur le matériel, sur les itinéraires pour arriver aux différents lieux de l'événement - ils ont deux bonnes heures devant eux pour le déjeuner, la cérémonie est à 15 heures et ils ne sont pas les bienvenus au repas familial organisé par Catherine ce midi."

Un roman attachant, et une écriture délicate pour une lecture assez rapide.

L'avis d'Alphonsine - Gnossiennes littéraires
L'avis de Marie-Claire - A bride abattue

 

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22 octobre 2016

DELIVRANCES

de Toni Morrison
Roman - 190 pages
Editions Christian Bourgeois - août 2015
Editions poche 10/18 - septembre 2016

Lula Ann Bridewell est la fille de deux métis, mulâtres au teint très clair. Mais elle, Lula Ann Bridewell, est très très noire de peau. Tellement que son père s'enfuit et sa mère la rejette, la lavant du bout des doigts, la punissant tout en évitant tout contact physique. La jeune fille en souffre beaucoup. 20 ans plus tard, elle est devenue Bride, une beauté incroyable, qui gagne sa vie très aisément dans une entreprise de cosmétiques. Elle ne revoit guère sa mère, et son amoureux Booker la quitte. Des jours mauvais s'annoncent, et se confirment lorsqu'elle se fait défigurer par celle qu'elle est allée retrouver à sa sortie de prison, celle qui a purgé sa peine pour avoir des actes de pédophilie à l'encontre de Lula Ann Bridewell.

Roman dévoré en une journée, Délivrances résonne de toutes les souffrances de l'enfance confrontée au racisme, résonne de toutes les maternités tragiques qui peuplent les romans de Toni Morrison. Et résonne de sa plume délicate, inquiétante et poétique. Avec sa légère touche de surnaturel, mais qui ne m'a pas rebutée alors que je le crains d'habitude. Juste cette Bride qui observe en elle des changements corporels inattendus (exit les poils pubiens, disparition de la poitrine, ses épaules rétrécissent et elle arrive à enfiler des tenues de fillette)... Du surnaturel comme métaphore d'un retour imposé en enfance, réveiller des sombres souvenirs, prendre ses parts de responsabilité, de mensonges, accepter le passé, et le dialogue. Accepter les délivrances.

Extrait :
"Ils vont tout faire capoter, se dit-elle. Chacun va s’accrocher à une petite histoire triste de blessure et de chagrin : un problème et une douleur anciens que l’existence a lâchés sur leurs êtres purs et innocents. Et chacun va réécrire cette histoire à l’infini, tout en connaissant son intrigue, en devinant son thème, en inventant sa signification et en rejetant son origine. Quel gâchis. Elle savait d’expérience ô combien difficile, ô combien égoïste et destructible était le fait d’aimer. Refuser les rapports sexuels ou compter dessus, ignorer les enfants ou les dévorer, réorienter les sentiments véritables ou les laisser dehors. La jeunesse était l’excuse à cet amour naïf comme les messages glissés au cœur des biscuits chinois ; jusqu’à ce qu’elle ne soit plus, jusqu’à ce qu’il devienne pure sottise d’adultes."

Mais les délivrances peuvent être comme des pulsions, c'est-à-dire éphémères, et l'optimisme de l'auteure n'est qu'une façade à travers laquelle s'échappe le venin de la difficile histoire tragique sui souvent se répète à travers les âges.
Une écriture belle, une voix singulière qui nous délivre un très bon roman, des portraits captivants de personnages - une fois n'est pas coutume - contemporains.

L'avis de Noukette - Dans la bibliothèque de Noukette
"Mensonges, silences et maîtrise du récit - La règle du jeu

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LE CHÂTEAU


de Mathieu Sapin
Bande dessinée - 130 pages
Editions Dargaud - mai 2015
 
Après avoir suivi de près la campagne présidentielle de 2012 aux côtés de l'équipe Hollande, Mathieu Sapin décide de récidiver une fois que l'ex candidat se soit installé au Château, nom souvent donné pour ce Palais de l'Elysée, microcosme avec son faste, ses habitants, sa cour, et surtout ses protocoles. Il est chaperonné, et il croque les conférences de presse, les remaniements, les déplacements officiels, les réceptions, les cuisines...

Pendant que les journalistes Davel et Lhomme s'abonnaient aux entrevues avec François Hollande, Mathieu Sapin suivait pendant un an les coulisses de l'Elysée en le restituant avec humour et couleurs. A partir de juillet 2013, il a l'occasion de suivre le off de l'affaire Leonarda, du départ de Valérie Trierweiller, le départ d'Aquilino Morelle, l'arrivée de Valls à Matignon, et puis... l'attentat contre Charlie Hebdo.

 
Une bande dessinée bien agréable à lire, avec un modeste Mathieu Sapin qui se dessine toujours très petit, furète avec nous dans le palais, son carnet à la main, conscient d'être un intrus privilégié au milieu d'un monde sensé représenter et œuvrer pour le peuple.  
 



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17 octobre 2016

LE CRI

de Thierry Vila
Roman - 250 pages
Editions Grasset - août 2016

Lil, 35 ans, magnifique métisse anglo-rwandaise, monte à bord du Septentrion, imposant navire renifleur de pétrole. Médecin, elle va être au service de l'équipage, quasi exclusivement masculin. Dans ce huis-clos flottant, Lil garde ses distances au milieu de tous ces hommes qui l'impressionnent très peu, ou davantage.
 
C'est le portrait d'une femme mystérieuse. Dans les yeux des hommes qui la côtoient, elle est belle, autoritaire, discrète, solitaire, déterminée, intrigante. Mais aussi inquiétante : elle ne correspond à rien de ce qu'ils connaissent. Et puis, il y a ces cris qui retentissent sans prévenir, qui sortent de cette créature torturée... Lil a un passé dont on ne sait rien et qui la façonne toujours, qui la pousse à se placer à l'écart des hommes mais au cœur de l'action. C'est à elle que revient les urgences médicales, les opérations délicates des organes intimes, les épidémies de diarrhées, les blessures liés aux accidents du travail. Et même lors des escales, elle ne peut quitter le navire.
 
Extrait :
"Lorsqu’elle pénétra dans son bureau, la première chose que Blache ressentit fut de l’exaspération : une exaspération immédiate, entière, sans autre goût que la pure exaspération. Il n’aimait pas les femmes de pouvoir et pour lui, une femme médecin ne pouvait pas ne pas être une femme de pouvoir. Quelque chose d’elle lui faisait peur et il ne savait pas quoi ; mais il savait aussi que, très probablement, il ne le saurait jamais."
 
Et malgré tout cette rudesse, Lil lit beaucoup, mène sa vie et s'ouvre à certains. A certains avec échec, et à un autre, à Robert, avec une infinie harmonie, dans un amour infini, platonique, poétique. A l'intérieur des coursives, sur les passerelles, au réfectoire, dans les dédales de cette arche immense, il y a des passions, des conflits, des vengeances, des haines, des gratitudes aussi. Un microcosme à l'écart du monde, dans l'ombre et au milieu des vagues. Par le détroit de Magellan, jusqu'aux côtes Africaine, le Septentrion flotte jusqu'au drame.
Un très beau roman, un portrait saisissant de cette femme qui provoque chez les hommes des réactions d'exaspération ou de passion.
 

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16 octobre 2016

L'EVEIL

de Line Papin
Roman - 250 pages
Editions Stock - août 2016
Prix de la Vocation - 2016
Prix Les lauriers verts - 2016

A Hanoï, dans le microcosme des expatriés et des ambassades, Juliet, fille de l'ambassadeur d'Australie, tombe amoureuse d'un Français. Un chamboulement, un éveil, une passion, des attentes. Et puis, autour d'eux, Raphaël le confident du Français, mais aussi, et surtout, l'ombre de Laura qui peu à peu va gangréner cette relation amoureuse de manière tragique.

L'éveil se fait attendre et nous laisse plutôt sombrer dans la mort. Compliqué d'évoquer ce roman. Il ne m'a pas subjuguée, il ne m'a pas déplu non plus. L'écriture est belle. Le problème est peut-être dans le manque de réalisme, le caractère vaporeux des rapports entre les personnages et de leurs rapports à l'environnement.
 
Extrait :
"J'avais beau ne pas penser à l'autre, à Laura, elle était écrite sur son visage : chaque cerne, chaque nouvelle ride étaient comme des marques de Laura, des cicatrices d'elle ; et il y en avait plus tous les jours."
 
Pas assez ancré, juste suggéré, évoqué. Le roman est indéniablement sensuel, il instille dans ces histoires d'amour le venin de la passion et la sensibilité des tendresses. Et du vide à l'intérieur des âmes.

L'avis de Mélanie - Lis-moi si tu peux

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08 octobre 2016

LE CLOS SAINT MARC

de Loïc Seron
Livre reportage - 200 pages
Editions Point de Vue - avril 2014
Un bel album qui fait bien sûr la part belle aux photographiques de Loïc Seron mais aussi et surtout, au récit qui nous entraine au devant des chalands et producteurs, jusque dans leurs exploitations. La place Saint Marc est un personnage à elle-même, et le bal du marché y est décrit, dans ce lieu où la vie commence très tôt, et où chaque jour les bâches et les stands se redéploient, qu'il neige, pleuve ou vente.

C'est presque un ouvrage d'intérêt public, chacun devrait recevoir un tel livre lors d'une installation dans une nouvelle région, une nouvelle ville : le portrait du marché du coin, pour partir à la rencontre des producteurs environnants qui se déplacent et font vivre ces éphémères plateformes de vie, d'économie et d'éveil des sens. Reportages en photos à la cressonnière de M. Désert, dans les fermes des maraîchers, dans les vergers de Jumièges, lors d'une sortie en mer avec Marcel le poissonnier... Mais également, des photos qui racontent les métiers du marché, les placiers, les éboueurs de 14h, etc

 
Ces photographies s'accompagnent de textes thématiques, simples, sensibles, empathiques, qui donnent vie à toutes ces images et exposent les réalités du quotidien. Un travail de 3 ans au fil des saisons pour des découvertes humaines et professionnelles, un hommage à la diversité de proximité, aux sens et aux savoir faire.

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01 octobre 2016

PETIT PAYS

de Gaël Faye
Roman - 220 pages
Editions Grasset - août 2016
Prix du roman Fnac - 2016

Gaby grandit à Bujumbura, au Burundi. Un père blanc expat' entrepreneur, une mère rwandaise, une sœur modèle, cousins et amis. Une enfance douce sur laquelle Gaby porte un regard attendrissant. Jusqu'au jour où la guerre s'infiltre dans leur petit pays, semant doute et frayeur, clivages et racisme.

Petit pays raconte le pré-exil, raconte la post-innocence de l'enfance, raconte le divorce des parents, raconte l'absurdité des guerres, de ce génocide tutsi. Un regard de l'extérieur comme on pourrait le porter sur la situation. Le vécu depuis une famille à la lisière du pays, quartier résidentiel d'expatriés, un pied en France aussi, une famille métisse. L'enfant est bien sûr extérieur aux exactions, rien n'est vu ni conté mais ils sont vite éclaboussés, mazoutés.

Extrait :
"Rien n’est plus doux que ce moment où le soleil décline derrière la crête des montagnes. Le crépuscule apporte la fraîcheur du soir et des lumières chaudes qui évoluent à chaque minute. À cette heure-ci, le rythme change. Les gens rentrent tranquillement du travail, les gardiens de nuit prennent leur service, les voisins s’installent devant leur portail. C’est le silence avant l’arrivée des crapauds et des criquets."
 
Le deuil de l'enfance et du pays s'impose lorsque la mère revient, d'un séjour au Rwanda qu'elle souhaitait ardemment pour retrouver les siens, hagarde et folle, obligée de raconter, même à la toute jeune fille,  dans le détail, les massacres dont elle fut témoin.
Je m'attendais à un roman plus original dans sa forme, voyant dès le début les lettres retranscrites de la correspondance entre Gaby et sa correspondante française. Au final, le regard naïf et enfantin dans les romans sur l'Afrique n'est pas nouveau. C'est peut-être sur le génocide qu'il a peu été écrit sur ce ton, grave et distant, lumineux et simple. Gaël Faye arrive à camper très rapidement une ambiance enjouée et vivante, avant d'écrire des chapitres peut-être un peu longs, pour enfin terminer avec brio sur une fin apocalyptique, poétique, poignante.

"Petit pays" et très grand roman - Médiapart

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25 septembre 2016

LES LISIERES

d'Olivier Adam
Roman - 450 pages
Editions Flammarion - août 2012
Editions poche - mai 2013

Il ne traverse pas une glorieuse passe, cet écrivain en mal d'inspiration, coupé de ses enfants et toujours amoureux de la femme dont il a divorcé. Entre Saint-Malo et les côtes où il a vécu de tendres années auprès de ses enfants, et le sud de la banlieue parisienne qui l'a vu naître et où demeurent encore ses parents, il navigue, chemine, ne se sentant à sa place ni ici ni là-bas. Comment envisager l'avenir quand l'espoir d'une renaissance de sa bulle familial est toujours là, quand la santé de sa mère se dégrade, quand le dialogue avec son père est toujours empêché, quand il découvre la photo d'un frère dont on ne lui a jamais parlé.

Encore un livre d'Olivier Adam que j'ai l'impression d'avoir déjà lu. Un roman qui ressasserait Des vents contraires, Falaises... et Les lisières !

Extrait :
"Je me suis levé et j'ai rejoint Manon dans sa chambre. Au passage, j'ai aperçu le lit où je dormais encore six mois plus tôt. Sur la table de chevet s'empilaient des bouquins que j'aurais pu lire, avec Sarah nous avions toujours aimé les mêmes romans, les mêmes films, les mêmes disques, les mêmes photos. Nous étions les meilleurs amis du monde. C'est ce qu'elle m'avait dit un jour. C'est ce que nous étions devenus selon elle. Des amis qui vivaient sous le même toit. Je n'étais pas d'accord bien sûr, ce genre de conneries me semblait tout juste digne d'un magazine à la noix et je ne comprenais pas qu'une femme aussi intelligente qu'elle puisse se complaire dans ce genre de catégorisation des êtres et des sentiments, alors que c'était précisément une chose qu'elle me reprochait régulièrement, mais ça ne servait à rien de discuter, elle ne m'aimait plus c'était tout, elle avait besoin d'air, elle avait besoin d'être libre, elle n'en pouvait plus de me porter à bout de bras depuis tant d'années, elle avait assez avec ses petits patients à l'hôpital."

Car oui, je me suis aperçue après que je l'avais déjà lu, alors que je n'en avais plus le souvenir précis. Voilà pourquoi j'ai eu cette sensation de retrouver encore et toujours cet homme en mal d'amour, cet homme à l'instinct paternel développé, cet homme au cœur douloureux attiré par les falaises, le Japon, les embruns et les amis en souffrance. Cet homme au passé populaire devenu écrivain isolé. Malgré tout, l'écriture me plaît toujours et j'ai l'impression de poursuivre la sillage d'un personnage familier, écorché, doux comme l'eau qui dort dont on doit se méfier.

Première critique du même livre, septembre 2013 - ChezLo

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14 septembre 2016

LA LUNE EST BLANCHE

de François et Emmanuel Lepage
Bande dessinée - 250 pages
Editions Futuropolis - octobre 2014

En septembre 2011, le directeur de l'IPEV, l'Institut Polaire Français, propose au dessinateur Emmanuel Lepage, de repartir en Antarctique, et même de participer avec son frère photographe en tant que chauffeurs au sein du convoi de ravitaillement de la base Concordia, base scientifique située au cœur du continent de glace ! Enthousiaste comme jamais, il est prêt alors que Noël arrive, et que des contretemps viendront apporter le lot de contrariétés inhérent à toute préparation d'expédition vers les Terres Australes, des expéditions sujette aux aléas des intempéries, à l'absence de brise glace des équipes françaises, au timing avec les différentes opérations et séjours scientifiques.... Mais elle va bien avoir lieu cette folle escapade, elle aura lieu, et les émerveillements seront là.


En 2012, Emmanuel Lepage m'avait embarquée dans un premier voyage vers les fraîches îles de la Désolation. Et c'était un périple visuel grandiose ! En Antartique déjà. Et puis, il est allé à Tchernobyl pour un autre album témoignage, avant de retourner dans les terres australes. Très documenté, l'album débute par une sorte de rétrospective des épopées de l'Homme vers ce 6e continent méconnu et hostile. Très vite, on ressent la joie et l'excitation de ces deux frères à l'idée de réaliser ensemble un rêve de longue date. Après la préparation viennent les appréhensions et les contre temps.

Le récit nous en apprend beaucoup sur l'organisation de ces groupes singuliers dans ces contrées singulières. Et l'apothéose vient avec le démarrage du convoi, un attelage faramineux qui devra se frayer un chemin à travers les glaces. Et non seulement Emmanuel Lepage rend compte par le dessin mais il sera acteur, conducteur !
Ce qui m'a un peu manqué, c'est la couleur, peu présente dans cet album contrairement à Un printemps à Tchernobyl et même le Voyage aux îles de la Désolation. Mais le résultat est tout de même un album magnifique qui se dévore des yeux, laissant la part belle au magnifiques dessins d'Emmanuel Lepage. L'album est peu jalonné de photos mais en fin d'ouvrage, les photographies de François Lepage trouvent leur place et leur récits d'accompagnement.
 
 
 


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09 septembre 2016

LES PLUMES - Tomes 1 et 2

d'Anne Baraou et François Ayroles
Bande dessinée - 96 et 94 pages
Editions Dargaud - 2010 et 2012

Des amis écrivains se retrouvent très régulièrement pour se donner des nouvelles mais aussi et surtout jouer avec les mots, critiquer tel ou tel, analyser avec leur regard acerbe le monde de l'édition française. Dans le troquet parisien, menacé de fermeture, qui leur sert de QG, on retrouve Malard ; l'insatisfait Inscht ; le dragueur Alpodraco ; le grognon Greul. A quatre, ils sont véritablement féroces face à l'adversité de leurs univers, leurs femmes qui partent ou les critiques qui ne les comprennent pas, leurs concurrents qui connaissent le succès, les comportements corporatistes qui les agacent...

On n'ose même pas écrire un avis de pseudo critique tellement ces personnages sont intransigeants et cinglants. C'est parfois jouissif de les voir placer leurs citations d'auteurs, leurs références, leurs mises à mort littéraires, mais parfois aussi, leurs allusions nous échappent, à nous, lecteurs hors du sérail.
Mais le scenario ne tourne qu'autour de cette non narration, de ces échanges surréalistes et ces combats d'érudition.
Il y a bien quelques répliques qui se savourent, poétiques, ironiques ou acerbes, mais cette immersion au milieu de ces hommes, ni attachants ni haïssables, reste distante, à se demander si la forme graphique apporte un intérêt à l'ouvrage. Dommage !

L'avis de Mango - Liratouva2

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04 septembre 2016

M pour Mabel

d'Helen Macdonald
Roman - 380 pages
Editions Fleuve - août 2016
Prix de l'année Costa Book Awards - 2014
Prix Samuel Johnson - 2014

Helen vient de perdre son père et en souffre profondément. Un rêve d'enfant va la conduire à acquérir un autour, rapace le plus sauvage de son espèce, Mabel. Pour elle, Helen va devoir s'isoler du monde, vivre les yeux dans le ciel, s'imaginer dans le corps de son oiseau, le sentir, le craindre, le comprendre, l'apprivoiser.

Helen Macdonald, après s'être immergée durant des années dans le monde de la fauconnerie, c'est le lecteur qu'elle plonge dans ce monde de passionnés. On parle chaperon, poids de vol, perche, filière, émerillon et longe, bas vol, jets, jamais de domptage ou de dressage mais d'affaitage. M pour Mabel est l'histoire d'un deuil particulier, d'une thérapie qui passe par l'autour.

Extrait :
"Dresser un autour et ne pas le laisser chasser, ce serait comme élever un enfant et ne pas le laisser jouer. Mais ce n'est pas pour cela que j'avais besoin d'elle. A mes yeux, elle était lumineuse, vitale, sûre de sa place dans l'univers. Toutes les cellules de son être bouillonnaient de vie, comme si, de loin, on la voyait auréolée d'un petit panache de vapeur s'élevant en spirales et rendant toute chose autour d'elle légèrement flou en de sorte que le moindre détail de son être se détachait fièrement. L'autour était un feu qui dévorait ma douleur. Il ne pouvait y avoir en elle ni regrets ni deuils. Ni passé ni avenir. Elle ne vivait que dans l'instant présent et c'était là mon refuge. Sur ses ailes barrées et battantes, je pouvais m'enfuir loin de la mort. Mais j'avais oublié que l'énigme de la mort était inextricablement liée à l'autour, et que, moi aussi, j'y étais reliée."

C'est intéressant, c'est impressionnant, de sentir cette obsession, de la part du rapace comme de cette femme, de constater comment toute une vie se tourne vers des détails de concentration, vers des micro réactions, avec une patience infinie, des techniques éprouvées depuis des lustres par des sortes de confréries spécialisées, la crainte omniprésente de la perte du rapace ou de son attaque mortelle, et la stupéfaction des pratiques de chasse et des actes carnivores sanglants de l'animal. Une confrontation directe à la "sauvagerie".

Extrait :
"Au cours de ces mois en compagnie de Mabel, j'ai appris qu'on ne se sentait plus humain une fois que l'on avait fait l'expérience, ne serait-ce qu'en imagination, de ne pas l'être. J'ai également appris qu'il est dangereux de confondre la sauvagerie que l'on attribue à quelque chose et la sauvagerie qui l'anime. Les autours sont des êtres de mort, de sang et de carnage, pas des prétextes pour commettre des atrocités. Leur inhumanité doit être préservée parce que leurs actions n'ont absolument rien à voir avec les nôtres."

J'ai beaucoup apprécié l'écriture, fluide, inspirée, sincère. Ce qui m'a moins captivée ce sont les références récurrentes tout au long du roman à l'écrivain T. H. White qui en a aussi bavé avec son autour Gos, ainsi que d'autres prédécesseurs évoqués ou auteur de la littérature au fil des décennies. La somme de ces références, renvois, allusions, évocations, m'a rendu certains chapitres assez indigestes, ennuyeux, par manque de passion personnelle sans doute pour le sujet.
Ce roman a eu pour moi l'intérêt de me faire découvrir ce milieu, et de m'évoquer - sans toutefois pouvoir me le faire tout à fait comprendre - ce qui pousse des hommes et des femmes à s'engager dans ce type de relation atypique avec un animal sauvage.

L'avis de Chess - Le chat du Cheshire
English interview - YouTube

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02 septembre 2016

RESTER VERTICAL

d'Alain Guiraudie
Drame - 1h40
Sortie salles France - 24 août 2016
avec Damien Bonnard, India Hair, Raphaël Thiéry...

Léo doit écrire un scenario mais il sèche. Il préfère traîner dans ce causse qu'il affectionne. Un jour, il rencontre Marie, une bergère. Ils s'aiment, ont un enfant. Mais Marie préfère partir, avec ses 2 premiers fils, et laisser Léo avec le nourrisson. Léo s'accroche, il s'efforce de s'en occuper du mieux qu'i peut, mais sans ressources, il galère, et retourner demander l'hospitalité en Lozère. A la marge. Entre hommes et loups.

Rester Vertical est un film qui peut dérouter, qui casse les frontières, barrières de l'âge, de la sexualité, de la maternité/paternité. Un film bestial, sauvage, comme les causses de Lozère et comme le loup qui rôde. Comme les hommes.


Des attirances masculines, des hommes au fin fond d'une campagne, qui gardent leurs secrets. Le réalisateur sait nous surprendre, par des scènes fortes, crues ou à la limite du fantastique.

 
Socialement, ce film rend hommage à un instinct paternel rarement mis en image. Et ose un portrait de vieillard rural loin des clichés, en achevant le film par un drame d'Eros et Thanatos et la conduite à tenir face au loup, à tenir pour ne pas se déclarer vaincu, à tenir pour rester vivant, rester homme : rester vertical.

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24 août 2016

DES CHAUVES-SOURIS, DES SINGES ET DES HOMMES

de Paule Constant
Roman - 176 pages
Editions Gallimard - mars 2016

Au bord de la rivière Ebola, au cœur de l'Afrique un drame surgit et se répand en toute discrétion, naïvement, comme un simple palu, mais qui décime. Olympe recueille une petite chauve-souris alors qu'elle tentait d'accompagner les garçons à la chasse. Elle est encore jeune, eux sont plus grands et la sèment. Ils préfèrent rester entre eux, pour pouvoir partager leur secret, celui de ne pas avoir tué eux-mêmes l'énorme gorille qu'ils rapportent en trophée, un silverback. Tout le village va en manger, le festin sera grandiose, même si très vite beaucoup souffriront, et les enfants seront pris de fièvre violente, mourront... Pas loin de là, Agrippine est venue dans le cadre d'un programme humanitaire, elle se rend dans un dispensaire tenu par les Sœurs. Des fièvres, on en rencontre tous les jours...

Des chauves-souris, des singes et des hommes est un roman étonnant, fort, audacieux, inattendu. Alors que l'épidémie d'Ebola n'est qu'un souvenir dans nos actualités occidentales, Paule Constant s'est employée à décrire avec précision la succession d'évènements anodins qui mènent au développement d'une épidémie fulgurante.
 
Extrait :
"Pourquoi les gens qui portent les morts se mettent-ils à courir ? Pourquoi les gens qui suivent les porteurs courent-ils eux aussi ? Ils croient échapper au chagrin et ils le précipitent. Ils arrivaient en courant sur la rivière, empêchés d'aller plus loin, car la rivière est une frontière avec la mort. La mère entra dans l'eau, elle voulait partir avec ses trois fils, elle en avait le droit."
 
Il y a aussi derrière ce roman la puissante démonstration de la vulnérabilité de tous les Hommes face à une épidémie, et à l'absence de coupable face à l'émergence de la pandémie. Et puis c'est un vrai roman avec ses personnages intéressants qui se découvrent, s'entrechoquent, se croisent.... sous la plume de Paule Constant qui est belle et poétique.
 

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20 août 2016

LEGENDE

de Sylvain Prudhomme
Roman - 290 pages
Editions Gallimard - août 2016

Matt, constructeur de toilettes sèches anglais, et Nel, photographe petit-fils de berger sont amis. Tous deux aiment ce pays de la Crau, près d'Arles, ce pays de la Camargue écrasée de soleil, des friches. Tous deux aussi s'intéressent aux vies fulgurantes de Fabien et Christian, cousins de Nel, à l'enfance libre, puis une vie de pilote pour l'un et chasseur de papillons pour l'autre. Des vies qui ont été marquées par les soirées de la Chau, et bien plus tard, les fléaux qui décimèrent les générations dans les années 80's. Matt veut réaliser un film autour de leur histoire.

Légende est un roman qui s'inscrit dans la durée, qui se laisse apprivoiser en douceur, nous plongeant progressivement dans une ambiance assez mystérieuse, intrigante, pudique, avec ses parts d'ombres franches comme celles qui se découpent dans la Crau. Des ombres qui vont très lentement laisser place à des portraits complets, à des liens familiaux, à des destinées croisées. Les personnages du présent et du passé nous apparaissent peu à peu plus familiers. Ils nous touchent, nous émeuvent.
 
Extrait :
"Est-ce que c'est pas toujours un peu sa propre mort qu'on prépare en relisant la vie des autres. Est-ce que ce n'est pas surtout à ça que servent les histoires : nous tendre un miroir. Nous permettre de nous promener dans l'existence d'êtres qui ne sont plus et dont la vie est toute entière là, sous nos yeux, avec ses hauts et ses bas, ses périodes fortes et ses creux, jusqu'au dénouement. A tenter de comprendre ce qu'ils ont cherché. Ce qu'ils ont souffert. Où ils ont réussi. Où ils ont échoué. Tout cela sans jamais cesser de penser à nous, vivants. A ce qu'ils peuvent nous apprendre."

Le texte est ciselé, beau, exigeant, rapportant les dialogues et les pensées de chacun de la façon la plus directe qui soit.
Une post-face indique que le photographe Lionel Roux (Odyssée pastorale, écho à Nel du roman), ami de l'auteur, lui a raconté cette histoire de Jean-François et Alain Gueyraud dont il s'est librement inspiré.
Une belle surprise de la rentrée littéraire 2016, un récit humain, des portraits comme des hommages, loin de l'autofiction, proche des souvenirs et des relations entre les hommes. Pour que l'écriture et les récits fassent perdurer nos mémoires, intimes et collectives, une époque libertaire révolue.
 

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