d'Emmanuel DongalaRoman - 330 pagesEditions Actes Sud - avril 2010Prix Virilio 2010Prix Lire 2010 - meilleur roman
Méréana, comme chaque matin, se lève pour une nouvelle journée de dur labeur. Elle réveille ses deux garçons, enmène Lyra, la toute jeune fille de sa soeur - Tamara, morte du Sida après avoir été contaminée par son mari volage - chez sa tante. Elle rejoint ses collègues au bord du fleuve et s'attèle à la tâche : casser des blocs de roche pour en faire des cailloux, du gravier. Le sac de cailloux - constitué après des jours et des jours à casser difficilement la pierre - elles le vendaient 10 000 francs CFA (15 euros) à des revendeurs, mais aujourd'hui, elles s'ad'accordent sur le principe de ne plus le vendre à moins de 15 000 francs CFA (23 euros). Malheureusement, dans ce pays, il est vu d'un très mauvais oeil que des femmes se lancent dans ce type d'initiative émancipatrice. Pourront-elles s'en sortir si les acheteurs leur tournent le dos ? Deviennent violents ?
Quel livre ! Il se lit d'une traite, nous entraînant très vite dans les problèmes, les dilemnes, le courage et les parcours personnels de chacune de ces femmes. Ces casseuses de pierre ont avant tout des vies autant ordinairement africaines qu'héroïques. Souvent enfermées dans des mariages qui les détruisent, elles sont parfois devenues seules, à l'image de Méréana ou Bâ Bileko, veuve. Autour de leur revendication de pouvoir vendre le fruit de leur travail à un prix juste, elles se soudent, se soutiennent, s'encouragent. Elles se trouvent un objectif auquel au fur et à mesure elle ne veulent plus renoncer.
Extrait :
"Tu es donc à ta place, sous le soleil tropical. Pour éviter d'être totalement grillée, tu t'es construit un parasol de fortune, un pagne que tu as étalé sur des palmes entrecroisées soutenues par des piquets de bambou fichés au sol. Tu sélectionnes un bloc de bonne taille et tu commences à cogner au marteau. Parfois, la pierre n'absorbe
pas le choc et le marteau rebondit, l'onde de choc se transformant en vibrations qui te parcourent le bras et la colonne vertébrale. Tu cognes et tu cognes. La grosse pierre de départ n'est maintenant qu'un amas de blocs épars de grosseur moyenne. Le plus pénible commence alors, et le plus dangereux aussi (...)"
Emmanuel Dongala a, dirait-on, choisi la pire des conditions humaines : femmes, casseuses de pierre en plein cagnard, dans un pays machiste aux conditions sociales difficiles, à la politique corrompue. Autant d'obstacles qu'elles devront affronter. L'auteur choisit de nous dévoiler peu à peu les passés de chacune d'elles, souvent très douloureux (abandon, défiguration, veuvage, viol...). En fin de roman, ces récits prennent de plus en plus de place, et j'ai trouvé le roman un peu bavard, mais c'est bien là tout ce qui m'a dérangée. Toute cette histoire de lutte de femmes, portée par Méréana qui en est désignée la représentante, est captivante. De l'annonce de leur nouveau prix à leurs déboires avec une milice soutenant les acheteurs entrepreneurs, de l'hospitalisation de l'une d'entre elles, Batatou, à leur sit-in, de leurs réunions de décision à la convocation de Méréana au plus haut point politique, des tentatives de récupération et de corruption de leur mouvement à l'aboutissement de leur revendication dans la douleur et la satisfaction, c'est écrit dans une langue simple, sincère, en tutoyant cette porte-parole héroïne, en attribuant à son destin la place de personnage principal, en la désignant digne d'être connue et respectée, à l'image des femmes qu'elle représente. Car ces combats-là méritent le respect, c'est tout ce qui transpire de la plume d'Emmanuel Dongala.
Libellés : Afrique, Littérature francophone
6 Commentaires:
je l'ai près de mon lit et pas encore lu. J'avais entendu l'auteur à St Malo. Un grand moment..
jeudi, 07 avril, 2011
Ah génial ! Tu vas pouvoir le lire, probablement te régaler, et nous livrer ton ressenti après.... J'ai hâte !
jeudi, 07 avril, 2011
Un très beau souvenir de lecture. J'ai été touché par la proximité d'Emmanuel Dongala à l'endroit de ses femmes. Avec intelligence, il donne une piste pour dire non dans un système politique où la population avale quotidiennement des couleuvres. Un très beau roman!
samedi, 09 avril, 2011
C'est vrai que cette façon de narrer l'histoire tout en s'adressant aux femmes à la 2e personne du singulier (pour Méréana) ou à la 2e personne du pluriel, le rend spectateur mais tout autant partie prenante de leur quotidien, de leur combat aussi.
samedi, 09 avril, 2011
j'ai adoré ce livre et j'aime beaucoup votre commentaire alors j'ai mis un lien vers votre blog amicalement
Luocine
samedi, 16 juillet, 2011
Merci beaucoup Luocine !
dimanche, 17 juillet, 2011
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